ACTE III, SCENE V. 2o
Supposons toutesfois que la loy le désire,
Il semble que l'espoux, comme ayant plus d'empire,
Ait le droict le plus juste ou le plus spécieux
De prescrire chez soy le culte de ses dieux.
Ce que tu vois enfin, ce corps chargé de chaisnes,
N'est l'effet ny des loix, ny des raisons humaines;
Mais dequoy des chrestiens j'ay reconnu le Dieu,
Et dit à vos autels un éternel adieu.
Je l'ay dit, je le dis, et trop tard pour ma gloire.
Puis qu'enfin je n'ay crû qu'estant forcé de croire;
Qu'après les avoir veus, d'un visage serain,
Pousser deschantsauxCieuxdansdes taureauxd'airain;
D'un souffle, d'un regard, jetter vos dieux par terre,
Et l'argille et le bois s'en briser comme verre;
Je les ay combattus, ces effets m'ont vaincu;
J'ay reconnu par eux l'erreur où j'ay vescu ;
J'ay veu la vérité, je la suy, je l'embrasse;
Et, si César prétend par force, par menasse.
Par offres, par conseils ou par allechemens.
Et toy, ny par soupirs, ni par embrassemens,
Esbranler une foy si ferme et si constante.
Tous deux vous vous flattez d'une inutile attente.
Reprens sur ta franchise un empire absolu,
Que le nœud qui nous joint demeure résolu ;
Vefve dés à présent, par ma mort prononcée,
Sur un plus digne objet adresse ta pensée;
Ta jeunesse, tes biens, ta vertu, ta beauté ,
Te feront mieux treuver que ce qui t'est osté.
Adieu ; pourquoy (cruelle à de si belles choses)
Noyes-tu de tes pleurs ces œillets et ces roses?
Bien-tost, bien-tost le sort, qui t'oste ton espoux,
Te fera respirer sous un hymen plus doux.
2o6 SAINT GENEST.
Que fais-tu? tu me suis! Quoy! tu m'aimes encore? O ! si de mon désir l'effet pouvoit éclore, Ma sœur (c'est le seul nom dont je te puis nommer), Que sous de douces loix nous nous pourrions aymer !
[U embrassant.) Tu sçaurois que la mort, par qui l'ame est ravie, Est la fin de la mort plustost que de la vie ; Qu'il n'est amour ny vie en ce terrestre lieu, Et qu'on ne peut s'aimer ny vivre qu'avec Dieu.
Natalie, l'embrassant.
O d'un Dieu tout puissant merveilles souveraines ! Laisse moy, cher espoux, prendre part en tes chaisnes ! Et, si ny nostre hymen ny ma chaste amitié Ne m'ont assez acquis le nom de ta moitié. Permets que l'alliance enfin s'en accomplisse, Et que Christ de ces fers aujourd'huy nous ui Croy qu'ils seront pour moy d'indissolubles nœuds, Dont l'étrainte en toy seul sçaura borner mes vœux.
Adrian.
O Ciel ! ô Natalie ! Ah ! douce et saincte flâme, Je r'allume mes feux, et reconnois ma femme; Puis qu'au chemin du Ciel tu veux suivre mes pas. Sois mienne, chère espouse, au delà du trépas. Que mes vœux, que ta foy... Mais tire-moy de peine, Ne' me flattay-je point d'une créance vaine? D'où te vient le beau feu qui t'échauffe le sein? Et quand as-tu conceu ce généreux dessein? Par quel heureux motif?
Natalie.
Je te vais satisfaire.
Il me fut inspiré presque au flanc de ma mère, Et presque en mesme instant le Ciel versa sur moy
misse.