‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 179 sur 186 · ACTE V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE II

Sont pour eux des tributs de devoir et d'amour

Où le Ciel nous oblige, en nous donnant le jour;

Comme aussi j'ay toujours, depuis que je respire,

Fait des vœux pour leur gloire et pour Theur de l'Empire;

Mais où je voy s'agir de l'interest d'un Dieu ,

Bien plus grand dans le ciel qu'ils ne sont en ce lieu ;

De tous les empereurs l'Empereur et le maistre,

Qui seul me peut sauver, comme il m'a donné l'estre ;

Je soumets justement leur trône à ses autels ,

Et contre son honneur ne dois rien aux mortels.

Si mépriser leurs dieux est leur estre rebelle,

Croyez qu'avec raison je leur suis infidelle,

Et que, loin d'excuser cette infidélité ,

C'est un crime innocent dont je fais vanité.

Vous verrez si ces dieux de metail et de pierre

Seront puissans au ciel comme on les croit en terre,

Et s'ils vous sauveront de la juste fureur

D'un Dieu dont la créance y passe pour erreur.

Et lors ces malheureux, ces opprobres des villes , ,

Ces femmes, ces enfans et ces gens inutiles,

Les sectateurs enfin de ce crucifié,

Vous diront si sans cause ils l'ont déifié.

Ta grâce peut. Seigneur, détourner ce présage !

Mais, helas! tous l'ayant, tous n'en ont pas l'usage ;

De tant de conviez, bien peu suivent tes pas,

Et, pour estre appeliez, tous ne répondent pas.

Marcele.

Cruel, puis qu'à ce poinct cette erreur te possède. Que ton aveuglement est un mal sans remède, Trompant au moins César, appaise son courroux, Et, si ce n'est pour toy, conserve-toy pour nous; Sur la foy de ton Dieu fondant ton espérance,

A celle de nos dieux donne au moins l'apparence, Et, sinon sous un cœur, sous un front plus soumis, Obtien pour nous ta grâce, et vy pour tes amis.

Genest.

Nostre foy n'admet point cet acte de foiblesse ; Je la dois publier, puisque je la professe; Puis-je désavouer le maistre que je suy? Aussi bien que nos cœurs, nos bouches sont à luy. Les plus cruels tourmens n'ont point de violence Qui puisse m'obliger à ce honteux silence. Pourrois-je encore, helas! après la liberté Dont cette ingratte voix l'a tant persécuté. Et dont j'ay fait un Dieu le jouet d'un théâtre , Aux oreilles d'un prince et d'un peuple idolâtre, D'un silence coupable, aussi bien que la voix, Devant ses ennemis méconnoislre ses lois?

Marcele.

César n'obtenant rien, ta mort sera cruelle.

Genest.

Mes tourmens seront courts, et ma gloire éternelle

Marcele.

Quand la flâme et le fer paroistront à tes yeux...

Genest.

M'ouvrant la sépulture, ils m'ouvriront les cieux.

Marcele.

O dur courage d'homme !

Genest.

O foible cœur de femme !

Marcele.

Cruel, sauve tes jours!

Genest.

Lâche , sauve ton ame!

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