ACTE V, SCENE II. lij
Vous mourriez pour un Dieu dont la bonté suprême, Vous faisant en mourant détruire la mort même, Feroit l'éternité le prix de ce moment, Que j'appelle une grâce, et vous un châtiment.
Marcele.
O ridicule erreur, de vanter la puissance D'un Dieu qui donne aux siens la mort pour recompense! D'un imposteur, d'un fourbe et d'un crucifié I Qui l'a mis dans le ciel? qui l'a déifié? Un nombre d'ignorants et de gens inutiles; De mal-heureux la lie et l'opprobre des villes; De femmes et d'enfans dont la crédulité S'est forgée à plaisir une divinité; De gens qui, dépourveus des biens de la fortune, Treuvant dans leur malheur la lumière importune , Sous le nom de chrestiens font gloire du trépas , Et du mépris des biens qu'ils ne possèdent pas ; Perdent l'ambition, en perdant l'espérance , Et souffrent tout du sort avec indifférence ! De là naist le désordre épars en tant de lieux, De là naist le mépris et des roys et des dieux, Que César, irrité, reprime avec justice. Et qu'il ne peut punir d'un trop rude supplice. Si je t'oze parler d'un esprit ingénu.
Et si le tien, Genest, ne m'est point inconnu , D'un abus si grossier tes sens sont incapables , Tu te ris du vulgaire et luy laisses ses fables. Et pour quelque sujet, mais qui nous est caché, A ce culte nouveau tu te feints attaché; Peut-estre que tu plains ta jeunesse passée. Par une ingratte cour si mal recompensée : Si César en effet estoit plus généreux,
î38 SAINT GENEST.
Tu l'as assez suivy pour estre plus heureux;
Mais dans toutes les cours cette plainte est commune,
Le mérite bien tard y treuve la fortune ;
Les roys ont ce penser inique et rigoureux
Que, sans nous rien devoir, nous devons tout pour eux,
Et que nos vœux, nos soins, nos loisirs, nos personnes,
Sont de légers tributs qui suivent leurs couronnes.
Nostre mestier sur tout, quoyque tant admiré^
Est l'art où le mérite est moins considéré.
Maispeut-on qu'en souffrant vaincre un mal sans remède?
Qui se sçait modérer, s'il veut, tout luy succède;
Pour obtenir nos fins, n'aspirons point si haut,
A qui le désir manque aucun bien ne défaut;
Si de quelque besoin ta vie est traversée,
Ne nous épargne point, ouvre-nous ta pensée;
Parle, demande, ordonne, et tous nos biens sont tiens;
Mais quel secours, helas ! attends-tu des chrestiens ?
Le rigoureux trépas dont César te menace,
Et nostre inévitable et commune disgrâce ?
Genest.
Marcele, (avec regret) j*espere vainement De répandre le jour survostre aveuglement. Puis que vous me croyez l'ame assez ravalée (Dans les biens infinis dont le Ciel l'a comblée) Pour tendre à d'autres biens et pour s'embarrasser D'un si peu raisonnable et si lâche penser. Non, Marcele, nostre art n'est pas d'une importance A m'en estre promis beaucoup de recompense; La faveur d'avoir eu des Césars pour témoins M'a trop acquis de gloire et trop payé mes soins; Nos vœux, nos passions, nos veilles et nos peines, Et tout le sang enfin qui coule de nos veines,