SCENE II
DEJANIRE, HERCULE.
Dejanire.
Enfin Iole est vostre, et ses caresses prestes De gloire et de plaisir vont combler vos conquestes Iole glorieuse attend, les bras ouverts. Ce héros qui souz soy fait trembler l'univers. Le servage est pour elle une heureuse victoire,
Son païs déconfit altère peu sa gloire, Et, voyant par vos mains ses parens expirer, Elle songe bien plus à vous voir qu'à pleurer. Elle a vu sans regret sa province déserte; Elle aimoit le vainqueur et mesprisoit sa perte.
Hercule.
Jamais perte aux vaincus n'a tant cousté de pleurs; Son esprit fut troublé, son teint perdit ses fleurs, Et jamais une mort ne fut tant regrettée Qu'Iole a regretté la perte d'Euritée.
Dejanire.
Mais combien de transports ont suivy ses regrets! Combien elle a pour vous poussé de vœux secrets! Qu'elle a baisé de fois ceste main qui l'enchaisne, Et de combien sa joye a surpassé sa peine !
Hercule.
Que vos jaloux soupçons offensent sa vertu ! Un fort ne se rend point qui n'est point combattu. Jamais d^un seul regard, jamais d'une parole Je n'ay sollicité les caresses d'Iole.
Ostant à ses parens la lumière du jour, J'ay vangé mon honneur, et non pas mon amour. Je ne vous l'ay nommée aimable ny charmante; Je la meine en captive, et non pas en amante.
Dejanire.
Quel timide respect à vostre amour est joint! Ce qui vous plaist est juste et vous ne faillez point. Vous celez sans sujet cet aimable servage, Et le desguisement trahit vostre courage. Quoy! vous n'avouez pas un amoureux dessein? Ma curiosité vous met la peur au sein; Et ce que n'ont pas fait tous les monstres du monde,
ACTEI.SCENEII. i5
Ce qu'ont en vain tenté l'enfer, la terre et l'onde^ De mettre en vostre esprit le moindre estonnement, Une femme le fait, et si facilement!
Contentez, grand héros, vostre amoureuse envie. Et ne contraignez point une si belle vie; Hercule oblige trop de n'aimer qu'en un lieu; Pour un object mortel, c'est trop qu'un demy dieu; C'est trop que jusqu'à nous Hercule se ravalle; Et, que je le. partage avec une rivalle. Quelque nouvel object qui le puisse toucher, Hercule divisé m'est encore trop cher.
Hercule.
Cruelle, pour tesmoins de mon amour extresme, Je t'offre seulement tes attraicts et toy mesme ; Ces traits de tant d'amans autre-fois rêverez, Que toute l'Oetolie a naguère adorez.
Et qui blessent encor tant d'ames estrangeres, Penses-tu qu'ils m'ayent fait des blessures légères, Et qu'on puisse guérir de l'aimable tourment Que tes yeux ont fait naistre en l'esprit d'un amant? Non, perds ces faux soupçons et que ta crainte meure ; Cependant, mon soucy, soigne que dans une heure Cet holocauste pur que je choisis hier Soit conduit à l'autel prest à sacrifier; Lichas y portera l'ornement nécessaire A parler et paroistre à l'aspect de mon père. L'Oetolie à la fin soubmise à mon pouvoir, Et son tyran deffaict, m'oblige à ce devoir.
(// s'en va.) Dejanire, seule.
Ha, traistre ! ha, desloyal! que d'une vaine feinte Tu me veux déguiser le sujet de ma crainte!
i6 HERCULE MOURANT.
Non, non, je ne suis plus cet object si charmant
Qui força l'inconstance à Taimer constamment,
Qui fit d'un infidelle un amant véritable,
Qui s'acquit sur tes sens un pouvoir redoutable..
Qui te fut préférable au reste des humains,
Et qui fit contre Nesse armer tes fieres mains.
Le temps, qui forme tout, change aussi toutes choses ;
Il flestrit les œillets, il efface les roses,
Et ces fleurs dont jadis mon visage fut peint
Ne sont plus à tes jeux qu'un triste et pasle teint.
lole a sur le sien l'ornement nécessaire
A faire de ton cœur un lasche tributaire.
L'aage luy laisse encor les appas que tu veux,
Et sa jeunesse enfin me dérobe tes vœux;
Mais son espoir est vain, et le cours de cet aage
Qui m'oste des attraits me laisse du courage.
Si ma force n'est vaine en ceste occasion.
Je paroistray ta femme à ta confusion ;
Ta vie, en la fureur dont j'ay l'ame enflamée,
Trame un pire lyon que celuy de Nemée,
Et ma jalouse humeur t'est un monstre plus fort
Que tous ceux dont tes bras ont accourci le sort.
ACTEI.SCENEIII. 17