‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 32 sur 186 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

HERCULE, lOLE.

Hercule, appuyé sur les genoux cVIole, qui travaille en tapisserie.

Qu'avec moins de travail les mains de la nature Ont bien mis sur ton teint de plus douces peintures! Attends qu'au naturel je figure ces lys Dont elle a ton beau sein et ton front embellis ; Que tu serois charmée, et qu'en ce beau visage Je prendrois le dessein d'un agréable ouvrage ! Si je gaste ces fleurs, tu les peux corriger, Ton aiguille à mes doigts est un fais bien léger ; Mais ne t'oppose point à ce jeune caprice. Qu'ils ayent avec tes mains un commun exercice, Ou, si ce passe-temps, mon cœur, t'est importun, Que nos yeux ayent au moins un passe-temps commun; Responds d'un peu d'amour à l'ardeur qui m'enflame, Et rends moy les regards que te porte mon ame; Cruelle! Hercule icy reclame ton pouvoir. Et tes yeux inhumains dédaignent de le voir. Qu'un regard seulement!

lOLE.

O requeste severe!

De quel œil puis-je voir le meurtrier de mon père? J'ay veu, cruel, j'ay veu ce cher corps que je plains Tomber dessouz l'effort de vos barbares mains; Je l'ay veu souz vos coups estendu sur la terre,

i8 HERCULE MOURANT.

Finir ses tristes jours et cette injuste guerre. Heureuse si nos corps n'eussent eu qu'un cercueil, Si nous n'eussions tous deux causé qu'un mesme deuil î

Hercule.

J'ay plaint à ton sujet le succès de mes armes; Mais de ton propre mal n'accuse que tes charmes : lole a fait le meurtre, et son mal-heur est tel Qu'elle a seule en son sein porté le coup mortel; lole, qu'il nioit à ma juste requeste, Fut l'object et sera le prix de ma conqueste; Parce que j'aimois trop, je fus un peu cruel, Et ta seule beauté causa nostre duel.

lOLE.

O cruelle beauté! trompeuse! image vaine!

Que le Ciel m'a vendue au prix de tant de peine,

Quelle misère encor me dois-tu procurer,

Et combien de mal-heurs ay-je encor à pleurer?

Hercule.

Tu seras plus contente estant plus amoureuse. Quoy! possédant Hercule, lole est malheureuse! Et, tenant dans ma couche un légitime lieu. Elle regrettera d'estre fille d'un dieu !

Iole.

Moy, la fille d'un dieu! Non, non, que Dejanire Sur vos affections conserve son empire; Ne traittez qu'en captif ce misérable corps Dont la fausse apparence a causé tant de morts; Troublez ces yeux d'effroy, chargez ces mains de chaisnes, Et que chaque moment renouvelle mes peines; Après un siècle entier d'ennuis et de prison. Ordonnez moy le fer, la flame et le poison. Je ne murmure plus du mal qui me consume.

Page 1