‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 38 sur 186 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

Il peut d'un mot dans l'air arrester le tonnerre ; Il fait de cent rochers mouvoir les vastes corps; Il brise des cercueils et fait parler les morts. Dessus tous les démons sa science préside, Et ses enchantemens pourront toucher Alcide.

Dejanire.

Ha! quelle arme, Lucinde, et quel charme assez fort Peuvent sur son esprit faire un utile effort? Il ne peut par ses vers finir mon infortune Quand il pourroit du ciel faire tomber la lune, Et, pour faire un miracle à nul autre pareil, De son oblique cercle arracher le soleil. Mais apprend un secret...

LUSCINDE

Quel?

Dejanire.

Que je te vay dire.

Et que dans ce besoin mon souvenir m'inspire.

LuSCINDE.

Dittes.

Dejanire.

Escoute; mais c'est en ceste action Que tu dois m'asseurer de ton affection.

Luscinde.

Madame, usez en tout de toute ma puissance, Quand je pourray pour vous l'employer sans offence.

Dejanire.

Escoute : souz le temple, un peu loing du palais. En un lieu que le jour ne visite jamais. Vaste, sombre et profond, j'ay caché le remède Qui peut seul alléger le mal qui me possède. Le sang d'un monstre affreux qu'Hercule a combatu.

3o HERCULE MOURANT.

Conservé dans sa corne, aura ceste vertu.

De quel monstre ?

Dejanire.

De Nesse; appren quelle advanture De ce fameux centaure a purgé la nature. Un jour, gaye et l'esprit plus content que jaloux, Je suivois en Argos cet infidèle espoux, Quand, pensant approcher ce rivage d'Evene, Ce fleuve débordé couvroit toute la plaine. Nesse, qui s'y trouva, nous voyant consulter, Se vint en ce besoin offrir à me porter. Il me met sur sa croupe, où sa course rapide Me rend à l'autre bout et m'esloigne d'Alcide. Là ce monstre commence à bénir son destin : « Vous serez, me dit-il, mon prix et mon butin ; Ce grand, cet indompté, n'a plus de Dejanire. » Moy, je crie à ces mots, je pleure, je souspire ; Mais il rit de mes pleurs, et mes gemissemens N'empeschent point sa course et ses embrassemens. Hercule, qui nous voit escarter de la rive, Quoy qu'il ne pût alors ouir ma voix plaintive, Recognut aisément son lubrique dessein.

Il crie, appelle, court; mais il travaille en vain; Ce monstre esperoit bien par sa course légère Eviter les effects de sa juste colère.

Enfin, las de nous suivre et le voyant voler : « Mes traits iront, dit-il, où je ne puis aller, Ils t'osteront la vie et ce que tu me voles. » Il eut tiré plustost qu'achevé ces paroles, Et le monstre, aussi tost blessé mortellement : « Je ne pouvois, dit-il, mourir plus noblement. »

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