‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 48 sur 186 · SCENE III DEJANIRE, LUSCINDE · texte numérisé non relu

SCENE III DEJANIRE, LUSCINDE

Dejanire.

Luscinde, quel effroy, quelles cruelles peines, Quelle horrible frayeur se glisse dans mes veines! Quel trouble, quelle horreur me dresse les cheveux! Chaque instant m'est un jour, tout object m'est hideux. Mon cœur espouvanté tremble, frémit, s'altère, Ceste frayeur en moy court d'artère en artère, Et dans ce changement mon corps intemperé Ne sent jointures, os, nerf, ni muscle asseuré.

O d'un grand accident infaillible présage!

O vent impétueux, signe d'un grand orage !

Quand le Ciel une fois attaque un grand destin,

11 presse rarement qu'il n'estouffe à la fin ;

Les plus grands à ses coups sont de plus grandes butes,

Et les plus hauts palais font les plus lourdes cheutes

LUSCINDE

O dieux! quel fondement, quels sujets si pressans, Quel effroy si soudain altère ainsi vos sens?

Dejanire.

Las ! appren en deux mots quelle crainte me presse : Je crains que le présent taché du sang de Nesse A ce vaillant héros communique un poison Qui cause le débris de toute sa maison. Lors que je t'ay quitée, et Lychas qui le porte, Une obscure fumée au milieu de la porte M'a fait baisser la veuë, et j'ay veu sur le seuil, O prodige! ô spectacle espouvantable à l'œil! Sous deux goûtes de sang par hazard répandues , Du bois se consumer et des pierres fendues ; L'air en estoit obscur, la terre en escumoit. Le fer en estoit chaud et le bois en fumoit... Mais ce valet qui suit une incertaine route Et qui marche à grands pas me tirera de doute.

Page 1