ACTE III, SCENE IV
Au chemin de la mort est timide, et recule!
Elle implore des dieux le moyen de mourir,
Et de sa propre main ne se peut secourir !
Lâche, je permettray qu'on m'impute le blasme
Qu'Hercule ait un vangeur plus zélé que sa femme ?
Non, non, si souz le fer ce bras est engourdy.
Si pour fendre ce flanc il n'est assez hardy.
Que de ceste montagne à tant d'autres fatale
Ce corps précipité jusqu'aux enfers devalle;
Que mon sang sur ce mont fasse mille ruisseaux,
Qu'à ces pierres mon corps laisse autant de morceaux.
Qu'en un endroit du roc ma main reste pendue.
Et ma peau déchirée en d'autres estenduë;
Une mort est trop douce, il la faut prolonger.
Et mourir d'un seul coup, c'est trop peu le vanger.
LUSCINDE
Quittez en ce besoin ces regrets et ces plaintes, Evitez de son bras les mortelles atteintes. Ne vous consommez point d'un inutile ennuy, Sauvez, en le perdant, quelque chose de luy. Hylus l'ayant perdu, qu'il luy reste une mère ; Sauvez vous pour le fils de la fureur du père ; Cherchons un antre affreux oij jamais le soleil...
Dejanire.
O timide dessein ! ô frivole conseil ! Prévenons bien plustost qu'éviter sa venue. Exposons luy ce sein et ceste gorge nuë : Des monstres furieux il a borné le sort. Et n'auroit pas vaincu la cause de sa mort ! O traistre sang de Nesse! ô femme trop crédule, De ne soupçonner pas un ennemy d'Hercule!
J'ay creu pour son mal-heur ce centaure inhumain. Et j'ay pris des presens de sa barbare main.
LUSCINDE
Quoy ! voulez-Yous traisner en ce mal-heur funeste Toute voslre famille et tout ce qui vous reste ? Pourquoy de tant de coups meurtrissez vous ce sein? Celuy ne pèche pas qui pèche sans dessein.
Dejanire.
O frivole raison ! en un malheur semblable La plus pure innocence est encor trop coupable. Au lieu que ton esprit est touché de mon mal, Tu devrois en mon sein porter le coup fatal. Que tarde mon trespas ? que la terre troublée Ne fait de tout le monde une seule assemblée, Et qu'en mille morceaux ne vient-on déchirer Les membres de ce corps si digne d'endurer! Que chaque nation à l'envy me punisse, Toutes ont interest en mon juste supplice, Elles n'ont plus d'appuy, de roy, de protecteur, Et de cet accident mon bras seul est autheur. Ha! je descouvre enfin l'appareil de ma perte, D'affreuses légions la campagne est couverte, Le juste bras du Ciel sur ma teste descend, Les enfers vont s'ouvrir et la terre se fend. Desja Megere sort, et ses noires couleuvres Vont adjouster ma perte à leurs tragiques œuvres. Que faut-il? Ce héros ne veut-il que mon sang? Il est prest à sortir, picquez, percez ce flanc. Mais quel dieu, quel démon ou quel bras redoutable Lance contre mon chef ce roc espouvantable? A ce coup, à ce coup, je vay perdre le jour. Pardon, mon crime, ô Ciel ! n'est qu'un crime d'amour.