MONSIEUR
UAND jeserois ensevelydans le plus profond som- • meil du monde, et que j'aurois fait arrouser ma chambre du jus de tous les pavots d'un été , il seroit encor impossible que je ne m'éveillasse au I bruit que la Renommée fait de vostre nom, et que je n'apprisse de quel bras vous servez le Roy, et de quelle sorte vous traictés ses ennemys. Ce n'est pas une gloire particulière à nostre siècle, que d'avoir porté de grands hommes : il s'est veu de tout temps des personnes qui se sont rendues célèbres par leur courage et par leur vertu ; mais il faut avouer, Monsieur, qu'il ne s'en est point treuvé à qui une si haute valeur et une si juste réputation que la vostre ayent si peu cousté qu'à vous, et qu'il falloit autrefois plus de temps à la bonne naissance et à l'exercice des armes pour faire des Césars et des Alexandres. Mais vostre Histoire est trop cogneuë, et trop de la saison, pour me mesler de l'écrire, et je serois plus long-temps à parler de vos progrez que vous n'avez esté à les faire. C'est une matière trop délicate pour mon esprit, et une tâche dont je prendray ma dispense de ma foiblesse ; souf-
8o EPISTRE.
frés seulement. Monsieur, que je sois un des premiers de ma profession qui rende ses devoirs à vostre mérite, et que ce témoignage m'en soit un de l'interest que je prends dans le succès des armes du Roy. Comme je suis un de ses plus passionnez sujets, sa gloire et son contentement sont aussi la plus forte de mes passions ; tandis que vous aydés à luy acquérir l'une, je m'estudie à luy causer l'autre ; durant que vous le serves, je le divertis, et je faits voir à Sa Majesté le siège de Thebes, cependant que vous travaillés à celuy de Brizac ; c'està-dire que je luy monstre en figure ce que vous faites en vérité. Aussi (Monsieur), quand j'ay voulu chercher de la recommendation et de la protection à ce Poëme, j'ay d'abord jette les yeux sur vous, et j'ay creu qu'ayant tant répandu de sang en Allemagne, vous prendriés plaisir à voir celuy que j'ay fait verser sur le Théâtre de Sainct-Germain. C'est une guerre qui n'est point funeste, et qui vous délassera de l'autre; j'espère que vous me ferés l'honneur d'agréer ce mauvais présent, et qu'il m'obtiendra de vous la permission de me dire,