‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 74 sur 186 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

Et ne pretend-il point des lauriers de ma main? Oûy, le coup en mérite, il part d'un grand courage, II s'est soustrait d'adresse, et pour un bel ouvrage.

ISMENE

Peut-estre que le Ciel, qui préside aux combats, En disposera mieux que vous n'espérez pas.

Antigone.

Un instant a souvent changé l'ordre des choses, Beaucoup d'evenemens ont démanti leurs causes. Mais attendant l'entrée, et l'entretien du roy, Oyez un accident qui me transit d'effroy : Je voyois de la tour le choc des deux armées, L'une et l'autre au combat asprement animées, Alors que Maenecée, arrivant en ce lieu : a Adieu, m'a-t'il crié, chère Antigone, adieu; Le Ciel se lasse enfin de vous estre contraire, Jouis d'un long repos dans les bras de mon frère. )> Moy qui me voyois seule, et qui ne sçavois pas Le généreux dessein qui portoit là ses pas, Pour la fuite desja j'avois tourné la veuë. Quand lui, la face ouverte et nullement esmeuë, Hardy, s'estant planté sur le bord de la tour, Et voyant sans frayeur les bas lieux d'alentour, A regardé le camp, et, d'une voix profonde, A fait tourner vers luy les yeux de tout le monde. « Arrestez, a-t'il dit d'un ton impérieux, Arrestez, je l'ordonne et de la part des Dieux! Arrestez! « Cette voix esta peine entendue Que la main aux soldats demeure suspendue ; Chacun reste interdit, l'œil et le bras levé, Le coup demeure en l'air, et n'est point achevé : Là^ ce jeune héros pousse une voix moins forte.

se ANTIGONE.

Et, d'un accent égal, leur parle en cette sorte :

« Thebes, gouste la paix que je vais t'achepter,

Mon sang en est le prix, je viens te l'apporter;

Repousse loin de toy cet orage de guerre

Qu'excite un insolent sur sa natale terre;

Possède en paix tes champs, tes temples, tes maisons.

Sans autre changement que celuy des saisons;

Qu'Hymen, mettant tes fils dans les bras de tes filles,

De liens éternels unisse tes familles.

Règne enfin, caressée et du Ciel et du sort,

La promesse des dieux doit ce prix à ma mort. »

Il tire, après ces mots, une brillante espée.

Et, se l'estant au sein jusqu'aux gardes trempée,

Se lance de la tour, le fer encor en main.

Noble victime aux dieux pour le peuple thebain.

A cet objet d'horreur, l'œil troublé, le teint blesme,

J'ay demeuré long-temps plus morte que luy-mesme.

Et de frayeur encor tout mon sang est glacé.

Mais vous allez sçavoir comme tout s'est passé.

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