‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 75 sur 186 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

JOCASTE

Maudite ambition, et abbominable peste!

Monstre altéré de sang, que ton fruit est funeste !

JEteocle, Sur le désir des miens, mon trosne se soustient, Je luy cedois l'Estat, mais l'Estat me retient ; J*estois prest à quitter le sceptre qu'on luy nie. Le peuple aime mon règne, et craint sa tyranie : Je le possède aussi moins que je ne le sers. Les honneurs qu'il me rend sont d'honnorables fers. Au reste, un fondement reste à nostre espérance, Si l'oracle rendu nous tient lieu d'asseurance; Thebes lors jouira d'un paisible repos.

Quand des dents de Python la semence dernière Satisfera pour tous et perdra la lumière. Tel est i'arrest des dieux.

Creon.

O rigoureuse loy !

iElEOCLE.

Le jeune Masnecée a pris ces mots pour soy, Se voyant, comme il est, dernier de nostre race, Sur qui, par conséquent, tomboit cette disgrâce : Il s'est soustrait de nous et du haut de la tour, Ravy que son mal-heur nous prouvast son amour. Et porté d'une ardeur à nule autre seconde. S'est immolé luy-mesme aux yeux de tout le monde: Heureux, certes, cent fois qui meurt si glorieux Et qui se pourra seul dire victorieux.

Creon.

Mais plus heureux encor, à qui sa mort profite.

Et qui se couvrira des lauriers qu'il mérite ;

Quelle haine des dieux jette le sort sur \uy

Et le fait trébucher pour soustenir autruj !

Fausses divinitez, estres imaginaires.

Beaux abus des esprits, immortelles chymeres,

Que vous a fait mon sang pour vous estre immolé ?

Quel droit de la nature avons-nous violé?

Ai-je, autre Œdipe, entré dans le lit de ma mère?

Luy suis-je espoux et fils? mon fils fut-il mon frère?

Voila que les surgeons d'un sang incestueux

Portent le diadesme, et vous estes pour eux :

Nous, vous nous destinez, innocentes victimes,

A périr pour leur gloire et payer pour leurs crimes.

JOCASTE

O reproche honteux! Que renouvelles-tu?

Assez sans toy le sort exerce ma vertu.

^TEOCLE.

Je pardonne, Creon, cette plainte insensée Aux récentes douleurs du sort de Msenecée : Je sçay qu'un fils qu'on perd afflige vivement, Mais il faut une borne à ce ressentiment, Ou la peine suivroit un semblable caprice; La guerre des Estats n'exclud pas la justice, Et n'excuseroit pas un outrage pareil : Entrons, et m'assistez d'une heure de conseil.

(Tous entrent, horsniis Hemon et Antigone.)

Page 1