ACTE I, SCENE VI
Et vostre authorité n'y sera divisée
Par aucune puissance à la vostre opposée.
POLYNICE
Non,non,nepoint régner, lesdieuxm'en sont tesmoins,
Est le ressentiment qui me touche le moins,
Et jamais ma couronne entre mes mains remise
N'auroit d'authorité qui ne vous fust soumise;
Mais qu'un traistre viole avec impunité
Le respect de l'accord entre nous arresté.
Et que j'observe après celuj de la naissance,
Une vertu si lâche excède ma puissance :
Il faut trop de foiblesse à pouvoir l'exercer.
On étouffe aisément qui se laisse presser.
Non, ma mère elle-mesme au milieu de nos armes,
Nj mes sœurs à mes pieds, les yeux baignez de larmes,
Quelque droit qu'Antigone ait dessus mes esprits.
Ne destourneroient pas le dessein que j'ay pris;
Ou sa vie ou la mienne, importunes sangsues.
Doivent crever du sang dont elles sont repeuës.
M'en reste-il à boire, et ne voudriez-vous point
Qu'à ce que j'en ay pris le vostre encor fust joint ?
Tydée, de tes jours j'ay la course bornée,
Des tiens, Hyppomedon, et des tiens, Cappanée :
Par moy, braves héros, sont veuves à la fois
Vos femmes de maris, et vos villes de rois;
Et sans confusion je verrois leur veuvage!
Non, non, trop de justice à ce devoir m'engage.
Et trop de honte est jointe à mon retardement.
[Baisant Argie,] Adieu, vous que mon cœur aima si tendrement. Et que le Ciel doua d'une vertu si rare. Un éternel adieu peut-estre nous sépare;
Mais monstres vostre force à dompter vos douleurs, Et ne m'obligez point à la honte des pleurs; Et vous, sage vieillard, digne d'un autre gendre, Ayez soin que la terre au moins couvre ma cendre, Et m'ouvrez le passage à l'empire des morts, Dérobant aux corbeaux le butin de mon corps. Après, pour vostre fille employez vostre zèle : Treuvez-luy dans la Grèce un party digne d'elle, Et que cet autre hymen luy puisse estre aussi doux Que le premier fut triste et pour elle et pour vous.
(// s'en va.) Argie.
Polynice, hé! mon père, arrestez ce barbare! Qu'il diffère un moment la mort qu'il me prépare , Et qu'il reçoive au moins l'adieu que je luy dois ; Cessez, pleurs et souspirs qui m'estouffez la voix.