ACTE I, SCENE VI
Que sous vos estendais la Grèce m'a fournies, Et dernier de cent rois en ma faveur armez, Autant et plus que moy pour moy-mesme animez, Enfin, j'ouvre l'oreille au conseil de la rage, Piqué de desespoir bien plus que de courage. Et je viens, mais plus tard que l'honneur n'eut voulu, Vous exposer enfin ce que j'aj résolu.
C'est, mon père, un dessein que je devois éclore Lorsqu'aux veines des Grecs le sang boûlloit encore : Les Mânes indignez de tant de bons soldats Contre ma lâcheté ne murmureroient pas.
Et j'aurois épargné tant d'illustres personnes Dont, pour me couronner, j'ay mis bas les couronnes ! Mais, puisque cet advis me vient de mon devoir. Quelque tard qu'il arrive, il le faut recevoir. Et vous trouverez bon que je paye à la Grèce Le sang de tant de peuple et de tant de noblesse. Vous avez, quoi que, sage en ce commun malheur, Vous ne témoigniez pas vostre juste douleur. Vous avez pris, mon père, en l'interest d'un gendre, Plus de part, en effet, que vous ne deviez prendre : C'est moy, chetif, c'est moy, qui dedans vos Estats Où vous régniez en paix sur tant de potentats, Mauvais hoste, ay porté de ces maudites terres Dessous un front d'amour des semences de guerres. Le flambeau de l'hymen, qui m'allia chez vous, Est le tison fatal qui vous consomme tous; Vous mettiez un serpent au sein de vostre fille. Qui devoit étouffer toute vostre famille. J'ay trop, certes j'ay trop fait voir de lâcheté Pour tant de patience et pour tant de bonté ; Autheur de tant de maux, je ne veux plus de grâce,
II est temps, ou jamais, que je vous satisfasse. Et qu*un duel en fin, entre mon frère et moj... Qu'avez-vous à pâlir, et d'où naist cet efroy?
Adraste.
Dieux! que proposez-vous? quelle horrible avanture?
Argie.
Hé! Monsieur, escoutez la voix de la nature; Songez quel est le sang que vous voulez verser : Sans honte et sans frayeur y pouvez-vous penser?
POLYNICE
La chose est résolue, et la nature mesme Souscrit à cet arrest de ma fureur extresme ; Outre qu'elle est muette où parle la raison, Elle ne s'entend pas avec la trahison : Au contraire, elle enseigne à repousser l'injure, Et condamne sur tout la fraude et le parjure. Que doit plus la nature à mon frère qu'à moy. Pour me lier les mains lors qu'il me rompt sa foy, Et pour vouloir que j'erre et que je me retire Quand mon année arrive et m'appelle à l'empire ?
Adraste.
Quelle rage, bons dieux! vous occupe le sein? Ha! mon fils, estouffez ce damnable dessein. Si vostre ambition ne va qu'à la couronne, Je dépouille pour vous l'esclat qui m'environne : Venez prendre, et donner un paisible repos Sur le throne de Lerne, ou sur celuy d'Argos; Là, monarque absolu, vous n'aurez point de frère Qui vous rompe de pacte, et qui vous soit contraire; Là, vostre espouse et moy, devenus vos subjets. De nos fidèles soins appuyrons vos projets.