ACTE II, SCENE IV. io
Perdez-moy toute entière, ou conservez-moi toute. Quoy ! nul de vous encor n'a mis les armes bas? Je parle, et de vos mains elles ne tombent pas? Si quelque pieté règne chez vous encore , Consentez à la paix que vostre mère implore. Si le crime vous plaist, un plus grand s'offre à vous : Ce flanc dont vous sortez est en butte à vos coups. Cessez donc cette guerre, ou cessez-en la trêve, Faites qu'elle s'esteigne, ou bien qu'elle s'achève; Ou n'allez pas plus outre, ou passez jusqu'au bout. Ne considérez rien, ou considérez tout.
Sus, voyons quel effet obtiendront mes prières. Car mes commandemens n'en obtiendroient plus gueres; Je n'advancerois rien en vous contredisant, J*ordonnois autrefois, et je prie à présent. A qui s^adresseront mes premières caresses? Tous deux également partagent mes tendresses : Celuy-là fut absent, mais, si le pacte tient, Celuy-cy le sera, puisque l'autre revient. Ainsi je perds l'espoir de vous revoir ensemble, Si ce n'est que la guerre encore vous assemble ; L'heur de vous entrevoir ne vous est pas permis; Si vous ne vous fuyez, vous estes ennemis : Vous estes divisez^ ou de cœur ou d'espace, La haine vous approche, et l'amitié vous chasse.
[A Polynice.) Çà, mes premiers baisers s'adresseront à vous Qu'une si longue absence a séparé de nous; Venez les recevoir d'une approche civile, Et déchargez vos mains de ce faix inutile. Hé ! quel est cet abord? qu'il est peu gracieux ! Pourquoy sur vostre frère attachez-vous les yeux ?
Je vous couvriray tout, et, pour vous faire outrage, Il faudroit que par moy son fer se fit passage : Chassez de vostre esprit ce deffiant soucy, Si ce n'est que ma foy vous soit suspecte aussi.
POLYNICE
Ne desirez-vous point que je vous dissimule? Ma seureté dépend de n'estre plus crédule ; La nature n'a plus d'inviolables droits. De son propre interest chacun se fait des loix ; Et l'épreuve m'apprend que du pur artifice Nature, son contraire, aujourd'huy fait l'office. Vostre parole, enfin, m'est suspecte en effet: Ma mère pourroit bien ce que mon frère a fait.
JOCASTE
Soupçonnés vostre mère; ouy, j'approuve qu'en elle Vous redoutiez d'avoir une garde infidèle : De cet indigne fais ne déchargez ce bras Qu'après qu'en ma faveur le roy l'aura mis bas.
POLYNICE
Le roy? quoy ! le perfide exige encor ce titre Durand ce différend dont le sort est arbitre ? Vous et sa trahison Favez donc couronné?
^Eteocle.
Bien tost, bien tost, les dieux en auront ordonné.
JoCASTE.
Helas ! qu'en la fureur dont vostre ame est pressée, Vous prenez tout d'un sens contraire à ma pensée ; Je ne viens pas icy pour aigrir vos débats, Je luy donne ce titre, et ne vous l'oste pas.
(A ^teocle.) Pour vous la pieté peut-estre a plus de charmes : Approchez, yEteocle, et mettez bas les armes.