‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 86 sur 186 · ACTE II, SCENE IV. io · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE IV. io

Cachez à mes regards leur flamboyant acier; Vous les fistes lever, posez-les le premier.

(// met Vespée a terre.) Vous vous craignez l*un l'autre, et moy tousdeux ensemble; Mais tous deux, pour tous deux, c'estpour vous que je tremble.

[A Polynice.) Mais vostre deffiance à la fin doit cesser, Le voila desarmé : puis-je vous embrasser? Faites icy, mes pleurs, l'office de la langue; Mes sanglots, mes soupirs, commencez ma harangue. Enfin les dieux, mon fils, ont exaucé mes vœux, J'obtiens en ces baisers la faveur que je veux; Mais fasse leur bonté, fassent mes destinées, Que ce bon-heur me dure encor quelques années ! Vous, faites-le, mon fils, puis que vous le pouvez, Car il me durera, si vous vous conservez. Les bruits nous ont appris avec quelle allégresse Et quel honneste accueil- vous a receu la Grèce : Vous y vistes Adraste, et l'on dit qu'en sa cour Vous avez fait un choix digne de vostre amour; Mais qui dans vostre lit conduisit vostre épouse? C'est un droit qu'on m'ostoit, et dont je suis jalouse. Vous songeastes sans doute, en cette élection. En quel lieu s'adressoit vostre inclination; Mais sceustes-vous juger que, par cette alliance. Vous nous donniez sujet de juste défiance ? Sçavez-vous sous quel joug cet hymen vous a mis ? De nos plus enragez et mortels ennemis. Qui ne vous ont ouvert ny leurs bras ny leur terre Que pour avoir prétexte à nous faire la guerre : Sur ce simple douaire, ils vous ont accordé Ce funeste party plutost que demandé.

io6 ANTIGONE.

Aussi portiez-vous trop, leur portant les semences

De ces divisions et de ces violences :

Car quelle est cette guerre, et quels sont ses objets ?

Vos parens, vos amis, vos païs, vos subjets;

C'est ce qu'on peut nommer vostre party contraire,

De ce funeste hymen nous sommes le douaire.

Encor suis-je obligée à vos mauvais desseins.

Et j'ayme cette guerre autant que je la crains,

Puis qu'elle m'a rendu le bien de vostre veuë.

Et que cette faveur luy devoit estre deuë.

Tout un peuple ennemy marche dessus vos pas,

Vous luy sacrifiez vostre natale terre ;

Enfin, sans vous, mon fils, je n'aurois pas la guerre.

Mais, sans la guerre aussi, je ne vous aurois pas.

POLYNICE

Tout un peuple allié marche dessus mes pas Pour me rendre mes droits et ma natale terre : Il est vray que, sans moy, vous n'auriez pas la guerre. Mais, sans la guerre aussi, je ne vous aurois pas.

JEteocle.

Tout un peuple ennemy marche dessus vos pas, Et ne vous rendra point vostre natale terre : Il est vray que, sans vous, Thebes seroit sans guerre ; Mais elle aura la guerre, et vous ne l'aurez pas.

JOCASTE

Tout mon sang, de frayeur, en mes veines se glasse. Ma prière, cruels, n'obtient donc point de grâce ? Je n'ay pouvoir, crédit, authorité, ny rang, Et ne puis accorder mon sang avec mon sang.

POLYNICE

Ne vous semble-t'il point que la gloire d'un prince Soit d'errer, vagabond, de province en province ?

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