ACTE III, SCENE II. ii
Antigone.
iEteocle est donc mort ?
Hemon.
Et Polynice aussi.
Faites h ce grand cœur faire un effort extresme, Opposez la nature à la nature mesme.
L'ennuy d'un tel malheur ne peut estre léger, Mais la part que j'y prens le doit bien alléger.
Antigone.
O prodige! ô combat digne de son yssuë, Où plus que les vaincus la nature est vaincue, Où le crime s'est vu par le crime étouffer. Où l'impiété seule a droit de triompher! Faites-m'en le récit.
Hemon.
Vostre douleur peut-estre...
Antigone.
Non, elleestenunpoinctoùrien ne peut l'accroître ; Mes sens, par son excez, sont demeurez perclus; Pour la trop ressentir, je ne la ressens plus.
Hemon.
Quand leur haine obstinée eut rendu de la reyne Le pouvoir sans effet et la prière vaine, Et qu'au champ du combat chacun d'eux consentit, La rage s'y vint rendre, et nature en sortit. Pareils à deux lyons et plus cruels encore, Du geste chacun d'eux l'un l'autre se dévore : Avant qu'en estre aux mains, ils combattent des yeux, Et se lancent d'abord cent regards furieux. Enfin, d'un maintien grave et d'une voix altiere , Polynice tout haut pousse cette prière : « O dieux! si quelque-fois vous consentez au mal,
Quand il semble ordonné par un décret fatal,
Et qu'on en peut nommer la cause légitime,
Guidez ce bras vengeur et soustenez mon crime ;
Après, pour l'expier, à moy-mesme inhumain,
Dedans m.on propre sang je laveray ma main,
Si ce traistre y peut voir le sceptre qu'il me nie ,
Avant que de son corps son ame soit bannie,
Et s'il peut, en mourant, emporter avec soy
Le regret de sçavoir que je survive roy. »
Là commence l'approche, où l'ardeur qui les presse
Pratique aux premiers coups quelque art et quelque adresse;
Ils passent sans effet, et d'une et d'autre part.
Mais bien tost la fureur l'emporte dessus l'art :
Chacun voulant porter, et chacun voulant rendre.
Quitte, pour attaquer, le soin de se deffendre,
Et tous deux, tout danger à leur rage soumis.
S'exposent aussi nuds que s'ils estoient amis.
Mais, après que, pareils de force et de courage,
Ils ont gardé long-temps un égal advantage,
De Polynice, en fin, le sort guide le bras.
Il pousse un coup mortel qui porte l'autre à bas.
Antigone.
Et le Ciel à ce crime a preste sa lumière !
Hemon.
Le roy tombe, et son sang coule sur la poussière ; Mais en sa cheute encor sa haine se soutient. Et son cœur veut éclore un espoir qu'il retient. Couleur ny mouvement ne reste à son visage. Il semble que des sens il ait perdu l'usage : Il le reserve tout pour un dernier effort. Et sçait encor tromper dans les bras de la mort. Polynice, ravy d'une fausse victoire,