SCENE VI
ARGIE, MENETE, Vieillard, une lanterne
EN MAIN SUR LES RAMPARTS OU s'eST FAIT LE COMBAT.
Menete.
Madame, vous cherchez vostre perte visible.
Argie.
C'est bien ma perte, helas! elle m'est bien sensible.
Menete.
Je dis de vostre vie.
Argie.
Hé ! le mesme trespas Qui l'oste à mon espoux ne m'en prive-t'il pas? Menete, voulez-vous qu'en ce mal-heur extrême J'abandonne aux corbeaux la moitié de moy-méme, Et que l'injuste arrest qu'on nous a rapporté Jusqu'au repos des morts porte sa cruauté? Peut-estre que desja Polynice m'accuse De luy rendre si tard l'honneur qu'on luy refuse : S'il ne l'a pas, j'ay tort; s'il l'a, j'ay tort aussi. Car c'est à mon devoir qu'appartient ce soucy ; C'est pour ce triste soin, dont mon devoir me presse. Que je me suis soustraite aux troupes de la Grèce, Qui, le siège levé, par un honteux départ. Souffre cette injustice et n'y prend point de part.
Menete.
Pour ne nous pas tromper, ne prenons autre voyo
Que celle des oyseaux qui vont à cette proye; L'infection des corps vient desja jusqu'à nous : Icy furent portez et rendus tant de coups; Voicy le champ fertile en tant de funérailles; Thebes n'est pas fort loin, j'entrevois ses murailles.
Argie.
O Thebes! autrefois l'objet de mes désirs,
Maintenant le sujet de tous mes déplaisirs,
A qui pourtant le Ciel soit encore propice,
Si ta pitié me rend le corps de Polynice !
Tu vois en quel estât, femme et sœur de tes roys.
Je me présente à toy pour la première fois :
Voy, perfide cité, quelle pompe environne
Celle qui justement pretendoit ta couronne.
Ce n'est pas elle aussi qui guide icy mes pas.
Et mon ambition ne te déplaira pas ;
Je ne cherche qu'un mort, je ne veux que sa cendre,
Je ne t'oste qu'un soin que tu ne daignes prendre :
Me le desnieras-tu ? Rends, cruelle, rends-moy
Celuy que tu chassois comme indigne de toy;
A qui tu fus perfide autant que légitime,
Qui fut ton roy sans sceptre, et ton banny sans crime.
Et toy, mon cher espoux, s'il reste après les morts
Quelques mânes errans allentour de leurs corps,
Guide-moy par les tiens à ce funeste office,
Que Polynice m'aide à treuver Polynice;
C'est toy seul que je cherche en ces funestes lieux,
Daigne, encor une fois, te monstrer à mes yeux.