‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 97 sur 186 · ACTE III, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE V

Ce n'est pas qu'en effet nostre soin se refuse, Le sang convie assez, mais la foiblesse excuse; Et desja mon devoir s'en seroit acquitté S'il ne falloit céder à la nécessité.

Antigone.

Quelque consentement que vous puissiez produire. Je vois qu'il pourroit moins me servir que me nuire Qui n'est pas asseuré travaille mollement, Et souvenfdestruit tout par le retardement. Seul, on s'acquitte mieux d'une grande entreprise, Le travail s'afîoiblit alors qu'il se divise : Laissez-m"*en donc le soin, et, sage à vostre sens, Rendez-vous à la force, et prenez loj du temps.

ISMENE

J'envie à ce grand cœur cette grande asseurance; Mais pour les loix, enfin, j'ay plus de révérence.

Antigone.

J'en aurois comme vous, mais j'en userois mieux. Et voudrois que les loix en eussent pour les dieux.

ISMENE

Ha! que vous me causez une frayeur extrême !

Antigone.

Ne m'espouvantez point, et tremblez pour vous-mesme.

Ismene.

Soyez secrette au moins, comme je vous promets Que par moy ce dessein ne se saura jamais.

Antigone.

Si rien est à cacher, cachez vostre foiblesse ; Je fais gloire, pour moy, que ma vertu paroisse.

Ismene.

Comme dans les dangers vous vous précipitez'

Antigone.

Avec autant d"'ardeur que vous les évitez.

ISMENE

Je vous l'aj dit cent fois, cette œuvre sera vaine.

Antigone.

Bien ; mon pouvoir cessant fera cesser ma peine.

ISMENE

Mais ce n'est pas assez d'entreprendre ardemment. L'honneur de l'entreprise est en l'événement.

Antigone.

Vos raisons, comme vous, sont de si peu de force Que, loin de m'arrester, cet obstacle m'amorce. Laissez indifferend mon bon ou mauvais sort; Voyez, si je péris, mon naufîrage du port. Pour moy, je tiens plus chère et plus digne d'envie Une honorable mort qu'une honteuse vie; Et de mes ans, enfin, voir terminer le cours, Ne sera qu'arriver où je vais tous les jours.

ISMENE

Allez donc, et le Ciel, pour vous et pour mon frère, Conduise ce dessein mieux que je ne l'espère. Mais vos soins, si mon cœur ne m'abuse aujourd'huy, Préparent un cercueil plus pour vous que pour luy.

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