SCÈNE I
MARCELIN, GASPARD, acAe»an« de déjeuner devant la boutique de Marcelin,
Oui, mon cher Marcelin, nous sommes tous des marionnettes comme celles que je fais mouvoir ayec des fils.
MARCELIN
Comment I tu me prends pour un polichinelle?
GASPARD
Eh bienl si tu l'aimes mieux, nous tournons au
330 LBS MARIONNETTES.
gré de nos passions et des circonstances comme • un sabot sous le fouet de 'l'écolier. Notre intérêt fait de notre âme comme une cire molle prenant toutes les formes sous la main qui la pétrit, et la tête de chaque homme devient comme une girouette poussée et repoussée selon le vent qui souffle.
MARCELIN
Ah! mon Dieu! quelle abondance de comparaisons!
GASPARD
C'est mon style lorsque je discute. Tu dois t'en souvenir; quand nous étions tous deux boursiers de Sainte Barbe, achevant notre cours de philosophie au collège du Plessis, savaîs-je autrement argu menter ? Or , maintenant que nous voilà comme Fabrice et Gil Blas se rappelant leurs études chez, le docteur Godi nez; toi, maître d*école, écrivain public dans le village où tu as pris naissance; et moi, après avoir été clerc çlo procureur, soldat,, commis, comédien, aujourd'hui directeur de fantoccinis, vulgairement appelés marionnettes, promenant mes artistes de bois de ville en village; maintenant que, pauvres tous deux, nous en goûtons d'autant mieux le plaisir de retrouver un vieil aini; n'est-il pas naturel que je reprenne mes habitudes de collège? Rien n'est plus rare qu'un homme à caractère. Depuis dix ans que je voyage, je cours après ce phénix sans avoir pu le rencontrer. Nous croyons avoir une volonté, et le plus souvent nous n'avons que celle que les événements nous donnent. Chez les petits, chez les grands, dans les palais, dans les chaumières, mêmes passions, mêmes inconséquences, même asservissement aux circonstances. A tel homme il ne Tant qu'un revers pour le rendre poli, à tel autre il ne manque qd'un succès pour qu'il soit insolent; je ne m'excepte pas, et toi-même tout lepremier...
MARCELIN
Moi ? ah 1 ne me compte pas parmi tes marionnettes. Certes, il y a des êtres nien faibles, ne sachant soutenir, ni eux-mêmes ni leurs amis ; toujours prêts à laisser fléchir leurs principes, leurs opinions; fiers ou humbles, honnêtes ou fripons-
AOTB I, SCÈNE I.> 981
})ar circonstance, par calcul : quelle pitié 1 Gomme 'a dit un ancien ou un moderne, ce ne sont pas des hommes, ce sont des machines. Mais moi, moi! je ne vis que de ce c[ue je gagoe, je ga^ae à peine de quoi vivre; mais j'ai là une certaine force d*âme qui vaut mieux que la fortune. Je plains les riches, le méprise les richesses, et je me trouve naturellement et par moi-même au* dessus de tous les coups du sort.
GASPARD
Ainsi, comme le sage d'Horace, tu demeurerais ferme sous les ruines de l'univers. Tu es phiJoso-
She ; moi, je n'y ai pas de prétention. Mais voyons onc un peu cette oouteille dont tu m'as parlé, d'anisette de... de...
De Hollande; c'est Fépicier-confiseur de l'endroit qui m'en a fait cadeau pour quelques mémoires que je lui ai copiés gratis; pourrais-je l'entamer dans une meilleure occasion! Tu vas voir... (Cherchant dam sa boutique,) Eh bien! qu'estce que c'est! ahl mon Dieu!
GASPARD
Eh! quoi donc?
MARCELIN
Est-il possible? Je ne la trouve plus. Elle est perdue, ou cassée, ou volée. Ahl mon Dieul est-ce avoir du guignon !
GASPARD
Eh bien I ne vas-tu pas te désoler pour une bouteille de liqueur?
MARGBUN.
Eh I vraiment, ceux qui ont des caves bien garnies peuvent se moquer d'un pareil accident. Mais moi, dont toute la cave se composait d'une bouteille!...
GASPARD
Calme-toi, grand philosophe au-dessus de tous les événements. J'en ai une dans mon havresac^ de bonne vieille eau-de-vie de Cognac. [Tirant une bouteille d'osier de son havresac,) Tiens.
MARCELIN» <e calmant*
Ahl
6ASPABD, préientaht sa bouteille à Marcelin, et lui
vertant à boire.
Cela vaudra bien Tanisette de ton épicier; et, en l'honneur de notre heureuse rencontre, je le prierai de vouloir bien garder...
MARCELIN
Ce cher Gaspard... D'un ami je ne rougis pas d'accepter... Je te disais donc que je défie Te bonheur, il nem'éblouirapas; je défie le malheur, il ne m'abattra pas.
GASPARD
Oui, tu viens de m'en donner la preuve.
MARCELIN
Ohl parce que je me suis un peu emporté... Juge-moi : je me trouve dans une des circonstances les plus importantes de ma vie ; car nous voici au moment des confidences, n'est-ce pas? Deux amis, à la fin d'un déjeuner... Es-tu marié, toi?
GASPARD
Depuis douze ans; j'ai une femme superbe, une jolie petite fille, qui prolnet d'être aussi maligne que sa mère. Je ne les emmène pas dans mes courses.
MARCELIN
Eh bien! moi, je suis garçon, mais... hier, au moment où j'allais prendre un billet à ton spectacle, et où, après m'avoir reconnu, tu nous fis ouvrir la plus belle loge, as-tu remarqué cette jeune personne qui était avec moi?
Une petite blonde ?
MARGBUN.
C'est Georgette, ma parente, à un degré très éloigné. Dieu merci, car nous n'aurions pas le moyen d'avoir des dispenses ; une de mes élèves. C'est moi qui lui ai montré à lire et à écrire, en ma qualité de maître d'école. Toute petite, je la distinguais de ses compagnes, je la distingue bien davantage depuis qu'elle est grandie. Elle m'adore, je l'aime...
GASPARD
Et tu vas l'épouser? Parbleu, voilà une nouvelle qui prolongera mon séjour dans ce pays. Je veux être de la noce.
ACTK I, 80ÈNE II. ^3
MARCELIN
^'allais t'en prier. J*ai fait la demande au père hier soir, il doit me rendre réponse ce matin. C'est un bon homme, Pierre Delorme, le jardinier du château. La petite est filleule de M. Dorvilé, propriétaire dudit château, pauvre riche qui ne se trouve pas assez opulent, et qui joue perpétuellement sa fortune pour l'augmenter encore. Tu entends bien que le père Delorme doit se trouver très honoré de la recherche d'un homme de lettres, et puis il n'est pas plus riche que moi. Eh bien ! je te réponds que malgré mon amour, s'il me refusait... je souffrirais, mais sans faiblesse, héroîauement. En fait de caractère, soit dit sans vanité, car je déteste l'orgueil, je ne m'estime inférieur à aucun personnage de l'antiquité.
GASPARD
Je t'en fais mon compliment.
Établi dans cette petite boutique, à l'entrée du parc de M. Dorvilé, aui ne peut pas me chasser,
Sarce que c'est un endroit de la commune, je jouis e la beauté du parc encore mieux que le propriétaire, je coule mes jours sans ambition, sans murmure, sans envie... Ah ! voici Georgette.