‹ Théatre choisi de L.-B. PicardChapitre 339 sur 426 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

PHILIBERT aîné, PHILIBERT CADET.

PHILIBERT CADET

Ah I te voilà donc, mon frère.

PHILIBEET AtNÉ, brusquement.

C'est toi, mon frère ; que me veux-tu?

PHILIBERT CADET

Gomme tu me traites durement ! Ce que Je te veux? Je viens te laire une querelle.

PHiLOERT aIné.

Amoil

870^ LBS DEUX PHILIBERT.

PHIUBBRT GiLDBT.

Un sage, un philosophe, déménager sans aYBN tir personne I C'est bon pour nous autres, aimables vauriens. Qu'en résulte-t-il? Hier soir, je donne un souper délicat, trop délicat, puisque lorsqu'il s'agit de payer, je me trouve dénué de fonds. J'étais un peu gai, et ma foi j'ai trouvé plaisant de prendre ton nom et ta qualité. Ce matin, par procédé, je veux te prévenir, et il me faut courir • jusqu'au boulevard des Invalides pour te trouver. Heureusement j'ai une affaire qui m'amène dans ce quartier: oui, je viens chercher un homme à qui mon ami Salomon a dû me recommander. Mais vois à quoi tu m'exposes, à quoi tu t'exposes toi-même ; si le traiteur va te chercher à ton ancien domicile?...

PHILIBERT AtNB.

On s'y est présenté.

PHILIBBET CADBT.

Vois-tu ?

PHIUBBRT AÎNÉ.

On est venu me relancer jusqu'ici.

PHILIBERT GÂOBT.

Déjà?

PHILIBERT aInB.

Et j'ai payé.

PHILIBERT CADET

Tu as payé ! tu as bien fait. J'en suis .enchanté pour ces bonnes gens; car, suivant toute apparence, je les aurais fait attendre. Tu as payé, mon frère I voilà un trait! j'en pleure d'attendrissement et de reconnaissance. Mais je suis accoutumé à tes belles actions.

PHILIBERT aInÉ.

N'as-tu pas honte de mener ainsi une vie d'aventurier? Sans reproche, ne devrais-je pas être las de venir à ton secours ? Tu n^as pas pu rester même au ministère auquel je suis attaché. Tu crois te justifier en disant que tu as une mauvaise tête et un bon cœur. Belle excuse l c'est celle de tous les gens qui se conduisent mal. J'ai une mauvaise tête, donc j'ai un bon cœur. Tr^s mauvaise conséquence. Oui, tu es bon; je lésais, moi ; maisceux qui ne te connaissent que par tes folies, ne sont-ils pas en droit d'en douter? Que leur im-

ACTB I, SOÂNB XI. î^fl

porte, d'ailleurs, que tes fautes viennent de méchanceté ou d*étourderie?... Mais, qu'est-ce que le fais? Ce que je te dis là, je te Fai dit cent fois; je devrais être bien guéri de la manie de te prêcher : je me tais.

PHILIBERT CADET. '

Non, parle, continue, continue, mon cher frère; tu as raison ; je ne suis ton cadet que d'un an, et je parais plus vieux que toi ; et combien je'me trouve en arrière de ta réputation et de ta fortune ! Gela me fait honte. Comoien de fois ne m'est-il pas arrivé, en me faisant annoncer quelque part, d'entendre qu'on se disait : «Monsieur Pnilibert; est-ce l'homme de mérite ? — Non, c'est son frère. » Tu conviendras que c'est fort désagréable. Mais tu ne m'écoutes pas.

PHILIBERT aInÉ.

Parle, parle toujours, je t'entends de reste.

{Philibert aïni se promène, t^assied sur vn banc devant sa porte, écrit sur ses tablettes,)

PHILIBERT CADET

Veux-tu que je te dise ? tout le mal vient de ce que j'ai été gâté par ma mère, tandis que mon

{>ère te faisait -élever admirablement dans un colège de Paris. Après tout, ces emplois que tu m^vais obtenus, je ne les ai plus : est-ce un si grand malheur? Je ne veux plus de place. Il me faut une existence libre, active, indépendante. Je veux faire des affaires. Oui, mon ami, des affaires de courtage et de commission, mais en grand, d'une manière vaste et avantageuse à mes concitoyens. J'ai déjà commencé. L'homme que je viens chercher dans cette rue précisément, peut m'être très utile ; et tiens, chez ce traiteur, hier... c'était un petit souper de spéculation. Nous avions la maîtresse du commis d'un gros négociant... Gela nous a coûté cher, parce que ces femmes aimables... c'est gourmand et fort exigeant en fait de bonne chère. Mais j'ai jeté là les fondements d'une affaire... Tu verras, tu verras. Je ferai fortune, je serai riche, très riche, et alors... Ah Dieu I il me serait si doux de reconnaître ce

Sue tu as fait pour moi ! Je te dois tant ; je te ois tout. Éprouve quelque malheur seulement ;

873 LES DBDX PHILIBERT.

j'en tends que tu ne t'adresses pas à d*autre qu'à moi.

PHILIBERT AÎNÉ

Je te remercie de ta protection, et je ne manquerai pas de la réclamer en temps et lieu. En attendant, compte toujours sur mes services. Mais je t'en prie, n'en exige pas plus que je n'en peux rendre;

PHILIBERT CADET

Fi donc I Pour avancer ma conversion, veux-tu me donner à dîner aujourd'hui ? tu me feras de la morale, je te conterai mes projets.

PHIUBERT aIné.

le ne peux pas.

PHILIBERT CADET

Ah I tant pis. Heureux frère I tu es invité dans quelque bonne maison, peut-être chez ton ministre. Mais quel secret as-tu donc pour plaire ainsi à tout le monde , pour te mettre sur-lechamp au ton et au goût de chacun ? Moi, quand je me trouve avec des gens sensés et de mœurs réf^lières, si je veux prendre leurs manières, \e 8U1S gêné; si je veux m'égayer, je sens que je vais trop loin.

PHILIBERT AtNÉ, OVec VÎVÛcUé.

Eh 1 de grâce, laisse-moi... Mais je ne veux pas me mettre en colère aujourd'hui. Je ne veux songer qu'au bonheur qui m'arrive.

PmLmERT CADET.

Vrai ? il t'arrive un bonheur. Que tu le mérites bien ! Mais conte-moi donc...

PHILIBERT aInB.

Allons, tu ne veux pas voir que je suis occupé. C'est moi qui te cède la place. Je rentre chez moi. {A part,) Aussi bien, il faut que je change d'habit... pour un hall... Ma toilette m'a toujours fort peu occupé ; mais dois-je rien négliger pour tâcher de plaire?... J'aurai encore le temps...

(1/ rentre chez lui en relisant ce qu'il a écrit eur sei tablettes, pendant la scène»)

PHILIBERT CADET, Seul.

Ëh bien l c'est honnête; il ne m'offre pas seulement de me montrer son nouvel appartement. Je voudrais pourtant bien savoir s il y a une chambre pour moi, parce que s'il m'arrivait de ne

AC1B I, SCÈNB XII. 878

savoir où aller coucher... Ma foi, un frère peut entrer sans façon chez son frère, et en sortant de chez la personne que je vais voir... J*ai là son nom {il tire un papier de sa poche) : Monsieur Duparc, ancien notaire. Tiens 1 mon ami Salomon a oublié le numéro... Mais je peux minformer... Mon Dieu I que je suis content que mon brave frère soit en train d'être heureux l

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