TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
Emilie Galotti parut plusieurs années avant Nathan le Sage, et lui pour le théâtre allemand, selon quelques critiques, ce que le Cid fut pour le nôtre. Lessing le premier entreprit de donner à son pays la véritable tragédie, et il lui donna le drame.
C'est un drame en effet qu'Emilie Galotti. La catastrophe est sanglante; mais la composition et la conduite de la pièce, les caractères, les actions et le langage surtout des personnages, annoncent dans l'auteur {dus d'esprit que d'invention, plus d'énergie que de grandeur, plus d'observation que de poésie. Et sans l'invention, la grandeur et la poésie, la tragédie n'est pas. ou du moins elle est incomplète.
Rien ne classe mieux cette pièce que le sujet même, tel que Lessing l'a conçu. On sait que c'est l'aventure de Virginie. 11 est si vrai qu'en composant. Lessing a pratiqué un autre art et cherché un autre but que l'art et le but de la tragédie proprement dite, qu'il a eu besoin de dépayser l'action et de la réduire, pour l'approprier à sa manière. Rome est devenue le duché de Guastalla. Le déceinvir Appius, fier usurpateur de la tyrannie, a été remplacé par un prince médiocre et eorrempu. Virginius, ce légionnaire couvert de blessures, s'est changé en un vieux gentilhomme mécontent et frondeur: et les licteurs même. froids et impitoyables exécuteurs de la volonté déeem virale, ont cédé la scène à des scélérats subalternes, à des assassins de louage, comme on a toujours à sa disposition tout poète ou romancier qui se place eu Italie. Lorsqu'une ibis les personnages ont été ainsi déchus de la grandeur romaine, que l'action a été transportée d'une république dans
une cour. Leasing s'est trouvé à l'aise, et il a su. dans ce cadre réduit aux petites proportions de son art, multiplier les beautés de détail, les traits fins et brillants, les intentions neuves et piquantes, richesses naturelles de son talent. Mais, s'il est permis d'emprunter une comparaison aux arts du dessin pour juger une composition de l'auteur du Laocoon, on peut dire qu'entre Emilie Galotti et une tragédie de Virginie, il y a la distance du genre à Vhistoire,
Les caractères sont la belle partie de l'ouvrage. C'est dans le choix, la combinaison et la peinture des caractères qu'éclate en effet cette sagacité d'observation, cette impartialité ingénieuse, éminente qualité de l'esprit des Allemands et de celui de Lessing. Le personnage qui donne son nom à la pièce n'est pas le plus important. Emilie ne parait guère que trois fois. Mais la timidité imprudente, la confiante inexpérience d'une jeune fille pure et pieuse, sont finement aperçues et gracieusement retracées. C'est dommage que la mignardise et la recherche altèrent parfois la simplicité de ce rôle.
Un caractère meilleur encore est celui du prince. Faible et insolent, frivole et dur, il a bien cette perversité acquise, à laquelle une créature médiocrement bonne est toujours conduite par la possession héréditaire et l'exercice incontesté du pouvoir absolu. Comme tant d'autres, il n'est point né méchant ; lorsqu'il n'est point aveuglé par ses passions ou ses serviteurs, le mal lui déplaît et le blesse. Peut-être ne recule-t-il devant le crime que par indolence, et ne s'indigne-t-il que de ce dont il a peur; mais c'est aussi quelquefois une arme de la conscience contre nos passions que notre faiblesse. D'ailleurs il ne tarde pas à céder : nous le voyons bientôt, docile aux séductions d'un flatteur, donner les mains à des crimes qu'il a d'abord repoussés, et dont il se croit innocent parce qu'il est dispensé de la peine de les concevoir et du danger de 1rs commettre. On ne saurait peindre avec plus de vérité ce genre particulier d'immoralité attaché au métier de despote, cette corruption du trône que l'énergie d'une excellente nature peut seule vaincre et corriger.
Le courtisan, instrument cl provocateur des vices de son maître, est représenté avec moins de justesse cl de nouveauté. C'est un de ces Narcisses sans pudeur et sans mesure, dont la méchanceté complète et gratuite se jette dans le crime avec un abandon que la bassesse toute ■eule ne peut motiver. Sans doute il y a de l'esprit dans ce rôle; Marinelli ne manque ni d'adresse ni de courage; mais il est aussi trop prompt au crime; il l'invente ut l'accomplit trop aisément. Dans le
monde et même à la cour. le mal n'est point si facile à trouver ni à faire, et la méchaneelé est moins à son aise.
La vertu d'Odoard Galotti n'est guère plus mesurée ni plus naturelle. Son langage est déclamatoire, sa position obscure, ses actions mal expliquées. On ne sait à quelles opinions rattacher l'indépendance austère dont il fait profession à l'égard du prince. Son mépris pour la cour, son aversion pour la puissance, ne s'appuient pas sur des principes ou des passions qui le grandissent. Ce n'est point un philosophe, car il raisonne peu. Ce n'est point un citoyen, car la scène se passe à Guastalla. Aucune pensée générale, aucun intérêt public ne parait diriger sa conduite: son attentat n'est qu'un coup de tète sans utilité. Virginius du moins, en immolant sa nlle. frappait les décemvirs. Il pouvait alléguer l'éternelle absolution de la férocité romaine, l'amour de la liberté.
Cependant on ne peut méconnaître dans Emilie Galotti de grandes beautés, de grands effets surtout. Le premier acte est plein d'esprit et de vivacité. La scène où Mariuelli surmonte les scrupules du prince et le gagne au crime est habile et profonde. Celle où une favorite répudiée révèle à Odoard son outrage et son danger, bien que forcée et forcément amenée, doit surprendre et saisir le spectateur. Enfin le dénoùment ne peut manquer de produire une grande impression : c'est un beau coup de poignard.
Charles de Rémusat1.
I. Nous rétablissons ici en toutes lettres le nom de M. de Rémusat. • l'abord indiqué par des initiales seulement au bas de cette notice, qui précédait la traduction de M. le comte de Sainte- Aulaire, revue et complètement remaniée dans ce volume.
(Note de l'éditeur.)
PERSONNAG] EMILIE GALOTTI.