ACTE I, SCENE VI
peut pas être... vous vous trompez de nom... la famille Galotti est grande. C'est peut-être une Galotti, mais non pas Emilie Galotti, ce n'est pas Emilie.
marinelli. — C'est Emilie, Emilie Galotti.
le prince. — Mais il y en a donc deux du même nom? Vous avez dit une certaine Emilie Galotti... Il faudrait être insensé pour parler ainsi de la véritable...
marinelli. — Vous êtes hors de vous-même, monseigneur; connaîtriez-vous cette tille?
le prince. — C'est à moi d'interroger Marinelli, et non pas à lui... Est-ce la fille du colonel Galotti de Sabionetta?
marinelli. — C'est elle-même.
le prince. — Qui demeure à Guaslalla avec sa mère?
marinelli. — C'est elle-même.
le prince. — Près de l'église de Tous-les-Saints?
marinelli. — C'est elle-même.
le prince. — En un mot {il s'élance vers le portrait et le met dans les mains de Marinelli), est-ce celle-là? Répète encore une fois ta maudite paroie, et enfonce-moi un poignard dans le cœur.
marinelli. — C'est bien elle.
le prince. — Bourreau! Emilie... cette Emilie Galotti devient aujourd'hui?...
marinelli. — Comtesse Appiani. [Le prince lui arrache le portrait tt le jette à terre.) La célébration de ce mariage doit avoir lieu en secret dans la maison du père, près de Sabionetta, aujourd'hui à midi; la mère et la fille, le comte, et peut-être un couple d'amis, s'y rendront pour la cérémonie.
le prince, désespéré, se jette dans un fauteuil. — Je suis anéanti! je n'y veux pas survivre!
marinelli. — Mais qu'avez-vous donc, monseigneur?
le prince, se précipitant contre lui. — Ce que j'ai, perfide! je l'aime, je l'adore; ne le savais-tu pas? Ils le savaient tous depuis longtemps, mais ils craignaient que je n'échappasse aux honteuses chaînes de cette folle Orsina. Seulement, que vous aussi, Marinelli, vous qui me promettiez l'amitié la plus tendre; — mais un prince n'a point d'amis, il ne peut pas avoir d'amis! — que vous m'ayez
caché avec tant de méchanceté, de perfidie, jusqu'à ce dernier moment, le danger que courait mon amour... Ah! si je vous le pardonne, qu'aucun de mes péchés ne me soit jamais pardonné!
marinelli. — Je ne saurais en vérité que vous répondre, mon prince, quand môme vous me donneriez le temps de vous montrer toute ma surprise. Quoi! vous aimez Emilie Galotti? J'attesterai tous les anges et tous les saints, qu'aucun d'eux ne me prenne jamais en piété, si j'ai rien su de votre amour, si jusqu'à ce moment j'en ai eu la moindre pensée! J'en pourrais dire autant de la comtesse; ses soupçons ont un tout autre objet.
le prince. — Alors, Marinelli, pardonnez-moi {il se jette dans ses bras), et surtout plaignez-moi.
marinelli. — Reconnaissez cependant, mon prince, les fruits de votre réserve à mon égard. Les princes n'ont point d'amis!... ils ne peuvent avoir d'amis!... Et pourquoi, je vous le demande, si ce n'est parce qu'ils ne veulent pas en avoir? Aujourd'hui ils nous honorent de leur confiance, ils nous font part de leurs vœux les plus secrets, ils nous dévoilent leur âme tout entière; et demain ils aé nous connaissent plus , il semble qu'ils n'aient jamais (''changé une parole avec nous.
le prince. — Ah ! Marinelli, comment pouvais-je vous confier ce que j'osais à peine m'a vouer à moi-même?
marinelli. — Eh quoi! celle qui cause votre peine l'ignorc-l-elle encore?
le prince. — Emilie? tous mes efforts ont été vains pour lui parler une seconde fois.
marinelli. — Et la première fois?
le prince. — Je la vis... Mais je deviens fou, et vous exigez de moi de longs récits! Vous me voyez emporté par e torrent, et vous me demandez comment je suis tombé !... Eh! sauvez-moi d'abord, vous m'interrogerez ensuite.
marinelli. — Vous sauver! mais de quoi, monseigneur:'' Ce que vous n'avez point dit à Emilie Galotti, vous le direz à la comtesse Appiani; les marchandises qu'on n'a pas achetées de la première main, on les achète de la seconde, et quelquefois Oïl les obtient ainsi à moins de frais.