ACTE II, SCENE VI
Claudia. — Remets-toi; tâche de calmer tes sens : dismoi enfin ce qui est arrivé.
Emilie. — Eh bien !... je venais de me mettre à genoux plus loin de l'autel qu'à l'ordinaire, parce que j'étais arrivée tard à l'église;... je commençais à élever mon âme à Dieu, lorsque, derrière moi, tout près de moi, quelqu'un est venu se placer... Je ne pouvais m'avancer davantage, ni nie placer plus de côté... Je l'aurais voulu, car je craignais d'être interrompue dans mes prières par celles de mon voisin... Des distractions de ce genre étaient, hélas ! tout ce que je croyais avoir à redouter... Mais bientôt j'ai entendu 'un profond soupir; et puis, plus près de mon oreille, on a prononcé un nom... Ce n'était pas le nom d'une sainte... C'était... ne me grondez pas,... ma mère ! c'était le nom de voire fille,... mon nom... Oh! pourquoi les éclats de tonnerre ne m'ont-ils pas empêchée d'en entendre davantage ?... Il a parlé de ma beauté, de son amour... Il disait que ce jour qui doit assurer mon bonheur... est-il encore du bonheur pour moi ?... ferait le malheur de sa vie... Il me conjurait... et j'ai dû entendre tout cela! Mais je n'ai pas levé les yeux. Immobile,... je semblais ne rien entendre... Et que pouvais-je faire, ma mère, si ce n'est de prier mon bon ange de fermer mes oreilles à de tels discours, dussé-je ensuite demeurer sourde toute ma vie? Je l'ai fait, je l'ai demandé de toutes mes forces, et c'est la seule prière qu'il ait été en mon pouvoir de faire... Enfin il était temps de me retirer, l'office était terminé ; je tremblais de lever la tète, de rencontrer les regards de celui dont j'avais entendu les sacrilèges paroles;... je me retourne, et... je le reconnais... Claudia. — Qui, ma fille?
Emilie. — 0 ma mère, pourriez-vous le croire ! j'ai cru
tomber à la renverse, m'engloutir dans la terre;... c'était
lui-même...
Claudia.. — Qui donc, lui-même?
Emilie. — Le prince.
Claudia. — Le prince ?... Oh ! louée soit l'impatience de
ton père qui n'a pas voulu f attendre! Dieu soit loué qu'il
ne se trouve plus ici en ce moment !
Emilie. — Mon père était ici, et il n'a pas voulu m'atlendre?...
claudia. — Oh ! s'il t'avait vue dans ce désordre; si tu avais t'ait devant lui tout ce récit...
Emilie. — Et quoi ! ma mère, je suis donc bien coupable ?
claudia. — Non, mou Emilie; pas plus que je ne le suis moi-même... Mais ne connais-tu pas ton père?... Dans sa colère, il aurait confondu l'innocent objei d'un crime et le criminel même;... il m'aurait encore accusée d'être la cause de tout ceci, que je ne pouvais assurément ni empêcher ni prévoir... Mais, continue, mon enfant. Quand tu as reconnu le prince, tu as été, j'espère, assez maîtresse de toimême, pour lui montrer dans tes yeux tout le mépris qu'il méritait...
Emilie. — Oh ! non, ma mère! Après l'avoir reconnu, je n'ai pas eu le courage de lever une seconde fois les yeux sur lui... J'ai fui.
claudia. — Et le prince t'a suivie?
Emilie. — Je ne m'en suis aperçue que lorsque, à la porte de l'église,... j'ai senti qu'il prenait ma main... Il a bien fallu m' arrêter... Me dégager avec violence.... je ne le pouvais sans m'attircr l'attention de tous les passants... C'est la seule pensée dont je fus alors capable; c'est la seule au moins dont je me souvienne en ce moment... Il m'a parlé, je lui ai répondu;... mais, ce qu'il m'a dit, je vous le dirai, ma mère, si cela revient dans ma pensée... En ce moment je ne puis... je ne puis en vérité en retrouver une parole... J'étais tout-à-fait hors de moi;... je ne sais comment j'ai quitté l'église.... Je me rappelle que je marchais dans la rue, j'entendais ses pas derrière moi;... en montant l'escalier de la maison, je l'entendais monter encore après moi...
claudia. — Pauvre enfant! c'était l'effet de la terreur... Je n'oublierai jamais dans quel état tu es entrée... Non,... le prince n'aurait osé te suivre jusqu'ici.... Bon Dieu! si ton père savait tout cela!... Il était déjà si fâché de savoir que le prince t'avait regardée sans déplaisance.... Rassuretoi, ma tille;... oublie celte aventure comme un rêve;...