Revue des Deux-Mondes, 1er janvier
nous a donné son credo : mais oublions pour le moment la théologie de Nathan, nous n'avons affaire qu'au drame. Ce drame est le chefd'œuvre de Lessing, et ce chef-d'œuvre est le plus éclatant démenti qu'il ait jamais donné à sa Poétique l.
Cette fois il tourne le dos à l'Allemagne ; il s'en va chercher le sujet de son tableau d'intérieur en Palestine, au temps des croisades, tenant toujours l'histoire à distance, mais lui empruntant les templiers, le patriarcat de Jérusalem et le grand nom de Saladin. C'est encore un. tableau de genre, mais dans un cadre historique. Nathan estun homme et un marchand, mais Nathan est un héros et un sage, et il parle en vers. Il est trop grand pour que nous songions à le plaindre, et ses malheurs sont trop particuliers pour que nous les puissions redouter pour nous-mêmes -.
Recha grandit, et un jour on fait un crime à Nathan de l'avoirélevée dans la religion juive : le patriarche demande à grands cris la mort du coupable qui a dérobé une âme à Dieu; il doit expier son forfait dans les flammes. N'ayons garde de trembler néanmoins : le juge est Saladin. Point de crainte, plus d'admiration que de pitié, et pourtant c'est une vérité d'expérience que Nathan le Sage produit à la scène un grand effet 4. Une fois dans sa vie Lessing a été sculpteur; son Nathan est une statue. Cette noble figure attache le regard, elle inspire une sorte d'émotion contemplative bien supérieure à la pitié. Ce sage, ce marchand, a connu les hommes, et il les juge ; il ne peut ni tes aimer, ni les respecter, mais il aime et respecte en eux la sainte humanité. Dès qu'il parle, il nous suspend à ses lèvres, et tous ses
4. On sait que dans la Dramaturgie Lessing réclame les droits du génie national comprimé par l'imitation servile du théâtre français classique. Il va plus loin, il condamne ce théâtre même; plus encore: il ne veut que des sujets bourgeois; il veut qu'on excite la pitié, non l'admiration. En un mot, il proscrit Vhéroïsme du théâtre nouveau qu'il conçoit, bien qu'il soit loin de l'avoir proscrit de ses propres œuvres.
(Note de l'éditeur.)
2. Toutes les conditions indiquées par Lessing comme nécessaires au drame, tel qu'il l'entend, manquent ici. (Id.)
3. Nous passons le récit des malheurs de Nathan, privé violemment de tous les siens, et de la bonne action qu'il fait en recueillant l'orpheline chrétienne. (Id.)
4. Comparer ce dire avec celui de madame de Staël sur l'effet de cette œuvre à la scène, qu'elle juge un peu froid , malgré la beauté des pensées, du caractère et du style. (Id.)
sentiments sont contagieux : ils partent d'un cœur qui, en perdant toutes ses illusions, a dépouillé toutes ses colères et dans lequel les ravages de la vie n'ont point laissé de trace; ce vieillard a comme une fleur de jeunesse que la souffrance, en le touchant, n'a pujui ôter, ou plutôt il s'est rajeuni par la souffrance, c'est l'excès du malheur qui lui a rendu le sourire ; il emportera dans la tombe sa seconde floraison, et sa verte vieillesse nous apprend son secret dans une langue transparente et limpide comme le ciel de l'Orient, rafraîchissante comme une grenade de Syrie.
« Nathan n'a qu'un frère ou qu'un parent dans la littérature, c'est le Pliilotnplie sans le savoir. 11 semble que Sedaine, comme Leasing, ait pensé au mot de Montesquieu : le commerce guérit des préjugédestructeurs. « Quel état, mon fils, que celui d'un homme qui d'un trait de plume se fait obéir d'un bout de l'univers à l'autre ! Son nom, son seing n'ont pas besoin, comme la monnaie des souverains, que la valeur du métal serve de caution à l'empreinte : sa personne a tout fait, il a signé, cela suffit. Ce n'est pas un peuple, ce n'est pas une nation qu'il sert, il les sert toutes et en est servi : c'est l'homme de l'univers... Quelques particuliers audacieux font armer les rois, la guerre s'allume, tout s'embrase, l'Europe se divise ; mais ce négociant anglais, hollandais, russe ou chinois, n'en est pas moins l'ami de mon cœur; nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce : voilà, mon fils, ce que c'est qu'un honnête négociant. » Nathan ne parle pas en prose comme son frère d'Occident. C'est qu'il est né parmi les palmiers, a la lumière du soleil de la Palestine; il ne vit pas derrière un comptoir, il a ses chameaux, ses caravanes; il traverse en roi les solitudes qui séparent Jérusalem de Babylone ; dans ses magasins resplendissent les riches étoffes de la Perse, les armes et les bijoux de Damas, et dans son âme, comme dans un coffre-fort, il serre précieusement les sagesses de tous les peuples. Il est plus encore que Vanderk l'homme de l'univers. S'il est philosophe, il s'en doute : il n'a pas seulement abjuré les préjugés destructeurs, il a répudié les dogmes inhumains qui les autorisent; dans le vaste ciel ouvert de l'Orient, il a cherché le Dieu de la nature, il l'a trouvé et il lui parle. Quand ses ennemis ont enfin éventé son secret, quand ils ont découvert que Recha est née chrétienne et que Nathan doit mourir : « 0 Dieu, s'éerie-t-il, que je me sens le cœurà l'aise de n'avoir plus rien à cacher dans ce monde, et
do pouvoir marcher devant les hommes aussi librement que devant toi! car toi seul n'as pas besoin de juger les hommes sur leurs actions, qui sont si rarement leurs actions, ô Dieu ! » Il y a dans la littérature trois négociants immortels, le Marchand de Venise, le Philosophe sans le savoir, et Nathan le Sage.
« Lessing avait pris pour épigraphe de Nathan ce mot d'Aulu-Gelle : « Entrez, il y a ici des dieux. » Après Lessing, les dieux disparaissent de la tragédie bourgeoise. Ses successeurs pratiquent son système à li le! Ire. lis dressent des autels à la pitié, et le théâtre allemand est en proie à toutes les fadeurs du sentiment et aux larmes faciles... »
Que le lecteur veuille bien mettre ces divers jugements en présence de ses impressions personnelles à la lecture de Nathan le Sage; nous nous abstiendrons de conclure pour lui.
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