ACTE III, SCENE I
le rp.iNCE. — Quoi! vous auriez fait cela, Marinelli?...
marinelli. — Ah! ou devrait prévoir, quand on est assez fou pour se \ouloir sacrifier aux grands, on devrait prévoir quelle sera leur reconnaissance...
le prince. — Et le comte?... Il a la réputation d'entendre à demi-mot en pareille occasion...
marinelli. — Sans doute... Personne n'a jamais soupçonné son courage;... mais il m'a répondu que pour aujourd'hui il avait quelque chose de plus pressé que de se couper la gorge avec moi. Et il a remis la partie à huit jours après son mariage.
le prince. — Son mariage avec Emilie Galotti? Cette pensée me rend fou!... Et vous vous en êtes tenu là?... Et c'est sur ce bel exploit que vous venez vous vanter à moi d'avoir hasardé votre vie pour mon service,... de vous être sacrifié!...
marinelli. — Je le demande à Votre Altesse, que pouvais-je donc faire de plus?...
le prince. — Ce que vous pouviez faire de plus?... Comme si vous aviez fait quelque chose...
marinelli. — Mais vous-même, monseigneur, ne me dites-vous pas quel a été le fruit de vos soins? Vous avez heureusement rencontré Emilie à l'église: de quoi êtesvous convenus ensemble?
le prince, dédaigneusement. — Trop heureux de pouvoir satisfa;re votre curiosité! Ah! tout a été pour le mieux; et désormais, mon ingénieux ami, votre infatigable activité n'a plus qu'à se reposer. Elle est venue au-devant de mesvœux: je ne sais pourquoi je ne l'ai point emmenée ici. [Froidement et avec hauteur.) Maintenant vous êtes instruit, vous savez ce que vous voulez savoir : retirez-vous.
marinelli. — Retirez-vous!. .. Oui. voilà bien le refrain accoutumé, et il en serait encore de même quand j'aurais voulu tenter l'impossible. L'impossible, dis-je?... Non, cela ne serait pas absolument impossible, mais hardi. Je répondrais bien que si la fiancée était une fois en notre puissance, il ne serait plus question de mariage.
le prince. — Oh! de quoi cet homme ne répond-il pas? Je n'aurais vraiment qu'à lui confier un piquet de ma
garde, et il irait s'embusquer sur la grande route, tomber sur une voiture, lui cinquantième, et enlever une jeune tille pour l'amener ici en triomphe!
marinellî. — On a enlevé plus d'une fois une jeune fdle, sans que cela eût l'air d'un enlèvement.
le trixce. — Si vous étiez capable de faire cela, vous ne perdriez pas tout ce temps à en bavarder à l'avance.
marinellî. — Mais il ne faudrait pas être responsable de la tin. Il pourrait arriver tels malheurs...
le prince. — Et m'avez-vous jamais vu rendre les gens responsables de choses auxquelles ils ne pouvaient rien?
marinellî. — Eh bien, monseigneur... (On entend de loin un coup de feu.) Mais qu'est-ce? ai-je bien entendu? N'avez-vous pas aussi entendu, monseigneur? Un coup de fusil, je crois; encore un autre.
le prince. — Qu'est-ce donc? qu'il y a-t-il? Marinellî?
marinellî. — Qu'en pensez-vous, monseigneur? Peutêtre étais-je plus actif que vous ne croyiez?
le prince. — Actif? qu'en dois-je croire?
marinellî. — En deux mots ce que j'ai dit, je l'ai fait.
le prince. — Est-il possible?
marinellî. — N'oubliez pas cependant l'assurance que vous m'avez donnée; songez que j'ai votre parole.
le prince. — Mais les dispositions, jespère, ont été...
marinellî. — Ce qu'elles peuvent être en ces sortes d'affaires; l'exécution a été contiée à des hommes sûrs. Le chemin passe tout auprès de la palissade qui ferme votre parc; quelques hommes arrêteront la voiture comme pour la voler; d'autres, conduits par un de mes gens, sortiront du parc, et feindront de la secourir. Dans la mêlée, mon valet de chambre saisira Emilie, l'emportera officieusement à travers le parc, et viendra la mettre en sûreté dans ce château. Voilà notre plan, mon prince; qu'en dites-vous?
le prince. — Vous me surprenez, je l'avoue, d'une étrange manière; je ne puis me défendre d'inquiétude. (Marinellî s'approche de la fenêtre.) Que voyez-vous?
marinellî. — Tout est fini sans doute; oui, un homme