ACTE IV, SCENE III
l'habile homme, à qui l'on fait dire loutceque l'on veut... L'indifférence, l'indifférence à la place de l'amour; c'est-àdire rien à la place de quelque chose... Apprenez, petit homme de cour, qui ne savez que répéter ce qu'on vous dit; apprenez d'une femme que ce mot indifférence est un son vide de sens, un son qui frappe l'air, mais ne répond à aucune pensée. L'àme n'est indifférente que pour ce qu'elle ne connaît pas, pour ce qui n'existe pas pour elle. Or, si l'indifférence n'existe que pour ce qui n'existe pas, l'indifférence elle-même existe-t-elle?... Comprenez-vous ce langage, Marinelli?
marinelli, à part. — Nous y voilà; c'est bien ce que e craignais.
la comtesse. — Eh bien, me ferez-vous une réponse?
marinelli. — Contentez-vous de mon admiration. Nous savions bien, chère comtesse, que vous étiez une femme philosophe.
la comtesse. — ' Oui, Marinelli, cela est vrai. Mais l'ai-je donc laissé apercevoir? Oh! malheur à moi si l'on s'en élait jamais aperçu; c'est bien alors que je ne pourrais plus me plaindre du mépris du prince; l'homme pourrait-il aimer une créature qui, pour le défier, oserait penser comme lui? Une femme qui pense, 11 donc! autant vaut un homme qui met du rouget La femme doit rire, toujours rire, cela suffit à sa noble mission sur la terre, pour maintenir en joyeuse humeur l'auguste roi de la création ! Mais je sais rire aussi, Marinelli, et rions ensemble sur cette plaisante rencontre : j'écris au prince de venir à Uosalo, le prince ne lit pas ma lettre, et il arrive. Ha! ha! ha! n'est-ce pas là un merveilleux hasard? n'est-ce pas fort plaisant, fort risiblè? Mais riez donc, Marinelli; le maître de la création peut bien rire avec nous, bien que nous autres, faibles créatures, nous n'osions penser avec lui. 'Sérieusement et d'un ton menaçant.) Ne rirez-vous pas?
marinelli. — Sans doute, comtesse, tout à l'heure.
la comtesse. — Mais le temps fuit. Non, non, ne rions plus. Voyez-vous, ce qui me paraissait si plaisant a aussi son côté sérieux, très-sérieux comme tout dans l'univers?
Serait-ce par un hasard que le prince, venu ici sans penser à moi, devrait cependant m'y rencontrer? Croyez-Bioi, Marinelli, ce mot hasard est un blasphème; rien sous le soleil n'arrive par hasard, et ne voyez-vous pas ici le but marqué par la Providence? Bienfaisante, toute-puissante Providence, pardonne-moi si, parlant a cet homme vul-" gaire, j'ai flétri l'œuvre de ta sagesse et de ta bonté du nom injurieux de hasard 1... Allez, Marinelli, vous ne me ferez pas une seconde fois tomber dans une telle faute.
marinelli. — Gela va loin. {Haut.) Mais, chère comtesse...
la comtesse. — Eh ! paix avec vos mais... Les mais supposent de la réflexion, et ma tête, ma tète... [Elle appuie sa main sur sa tête.) Faites que je lui parle sur-le-champ, Marinelli; bientôt, je le sens, je ne serais plus en état... Vous le voyez, nous devons nous parler, il faut que nous nous parlions.