SCÈNE V ORSINA, MARINELLI
mabinelli. — Vous l'avez entendu de sa bouche, madame, ce que vous ne vouliez pas croire de la mienne. la comtesse. — L'ai-je en effet bien entendu?
MARINELLI. — VOUS VOyez...
la comtesse, avec émotion. — Je suis occupé... je ne suis pas seul... Voilà donc tous les ménagements, tous les égards que j'obtiendrai!... C'est ainsi qu'on éconduit un importun, un mendiant!... Il ne m'a pas même trouvée digne de quelque feinte, d'un pauvre petit mensonge; il est occupé... mais de quoi? Il n'est pas seul... mais avec qui donc est-il? Allons, Marinelli, par pitié! mon cher Marinelli, un mensonge vous coûte donc beaucoup? Qu'at-il à faire? avec qui est-il? Répondez-moi ce que vous voudrez, la première imposture qui viendra sur vos lèvres. Hélas! je m'en contente et je pars.
marinelli, à part. — A cette condition, je veux bien lui dire une partie de la vérité.
la comtesse. — Eh bien, dépêchez- vous donc, Marinelli; je n'attends qu'un mot pour partir! Le prince a dit : Une autre fois, ma chère comtesse. N'a-t-il pas dit cela? Sans doute, il me tiendra parole; au moins je ne veux point lui donner un prétexte pour y manquer; vite, Marinelli, votre mensonge, et je pars.
marinelli. — Le prince, chère comtesse, n'est véritablement pas seul; il est avec des personnes dont il ne peut s'éloigner un moment... des personnes qui viennent d'échapper à un fort grand danger... Le comte Appiani...
la comtesse. — Est avec lui ? Prenez garde; je ne pourrais accepter ce mensonge... cherchez-en vite un autre... Vous ignorez que le comte Appiani vient d'être assassiné par des brigands. J'ai rencontré, à la porte de la ville, la voiture qui ramenait son corps... Je crois au moins l'avoir rencontrée, mais peut-être c'était un rêve...
marinelli. — Non, ce n'était pas un rêve; mais les personnes qui étaient avec le comte se sont heureusement sauvées dans ce château. Sa fiancée, la mère de la fiancée qui se rendait avec lui à Sabionelta pour la célébration du mariage...
la comtesse. — Et ce sont ces femmes qui sont auprès du prince!... la fiancée, la mère de la fiancée? La fiancée est-elle jolie?
marinelli. — Le prince prend une vive part à son malheur...
la comtesse. — Quand elle serait laide, je veux espérer qu'il n'y serait pas moins sensible... C'est en effet un effroyable malheur... Pauvre jeune fille!.:, tu croyais le posséder pour toujours... et pour toujours tu l'as perdu... Qui est-elle, cette fiancée?... la connais-je? Il y a si longtemps que j'ai quitté la ville, je ne sais plus ce qui s'y passe...
marinelli. — Elle se nomme Emilie Galotti.
la comtesse. — Emilie Galotti!... Qu'avez-vous dit? Emilie Galotti! Prenez garde, Marinelli, que je ne prenne ce mensonge pour une vérité!
marinelli. — Et pourquoi?
la comtesse. — Emilie Galotti!...
marinelli. — Je no pense pas que vous la connaissiez.
la comtesse. — Si! si ! D'aujourd'hui seulement; mais qu'importe, Marinelli, parlez-vous sérieusement? Emilie Galotti est-elle la fiancée infortunée que le prince console en ce moment?
marinelli, à part. — Peut-être lui en ai-je déjà trop dit.
la comtesse. — Et le comte Appiani, celui-là même qui vient d'être assassiné, était-il le nouvel époux?
marinelli. — Sans doute...
la comtesse. — Rravo! oh! brgvo! bravo!
(Elle frappe dans se? mains.)
marinelli. — Mais, qu'avez-vous donc?
la comtesse. — J'embrasserais volontiers le démon qui Ta en traîné.