ACTE I, SCENE I
n'ai-je pas souffert de lui? que n'aurais-je pas supporté sans me plaindre ? Mais déjà depuis longtemps il ne vient plus sous nos palmiers qui ombragent le sépulcre du Sauveur, et personne ne sait où il est. Vous êtes surpris, vous réfléchissez.
nathan. — Je pense en moi-même à l'impression que cela aura fait sur un esprit tel que celui de Recha. Se trouver ainsi méprisée de celui qu'on est forcé de tant admirer, être repoussée, et cependant si fortement attirée! Certes, c'est alors que la tète et le cœur se disputent longtemps pour savoir qui l'emportera, de la misanthropie ou de la mélancolie. Souvent aucune des deux ne l'emporte, et la fantaisie, prenant part à ce conflit, crée des fanatiques chez lesquels tantôt la tête se joue du cœur, et tantôt le cœur de la tète. Fâcheuse alternative! C'est ce dernier résultat, si je connais bien Recha, qui a dû arriver pour elle ; Recha est fanatique.
daya. — Mais d'une manière si pieuse, si aimable.
XATiiAx. — Elle est cependant fanatique.
data. — Il y a surtout une... imagination, si vous voulez, qui lui est très-chère : c'est que son templier n'est pas un homme ni le fils d'un homme; qu'un des anges à qui, en son jeune cœur, dès l'enfance, elle se croyait confiée et qui planait au-dessus d'elle, est sorti tout à coup sous la forme d'un templier du nuage où il se tenait enveloppé, et cela au milieu de l'incendie... Ne riez pas... qui sait? ou tout en riant, laissez-lui du moins une illusion dans laquelle s'unissent le juif, le chrétien et le musulman; une si douce illusion !
nathan. — Douce pour moi aussi.... Va, bonne Daya, va voir ce qu'elle fait, si je puis lui parler. — Puis va chercher cet ange gardien si farouche et si railleur, et s'il lui plaît de vivre encore ici-bas avec nous; s'il lui plaît de se faire encore chevalier discourtois, alors je le trouverai certainement et je le lui amènerai.
daya. — C'est beaucoup entreprendre.
nathan. — Si, alors, la douce illusion fait place à une réalité plus douce : car, Daya, crois-moi, un homme est plus cher à l'homme qu'un ange... alors tu ne te fâcheras
pas contre moi, si tu la vois guérie de son angélique fanatisme ?
daya. — Vous êtes si bon, et en même temps si mauvais!... Je vais!... Mais écoutons... Mais voyez... la voici elle-même.