‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 203 sur 442 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

TELLHEIM, MINNA.

minna. — Eh bien! nous trompons-nous encore?

tellheim. — Plût au ciel ! Mais il n'est qu'une Minna, et c'est vous.

minna. — Quelle façon! Tout le monde peut entendre ce que nous avons à nous dire.

tellheim. — Vous ici ! Qu'y cherchez-vous, mademoiselle?

minna. — Je ne cherche plus rien [allant à lui les bras ouverts) ; j'ai trouvé tout ce que je cherchais.

tellueim, reculant. — Vous cherchiez un homme heureux, un homme digne de votre amour, et vous trouvez... un misérable.

minna. — Ainsi, vous ne m'aimez plus? Ainsi, vous en aimez une autre.

tellheim. — Ah! celui-là ne vous aurait jamais aimée, mademoiselle, qui, après vous, pourrait en aimer une autre.

minna. — Vous ne tirez qu'une épine de mon âme : si j'ai perdu votre cœur, qu'importe que ce soit l'indifférence ou des charmes plus puissants qui me l'enlèvent? Vous ne m'aimez plus! et vous n'en aimez point d'autre? Vous êtes bien malheureux, si vous n'aimez rien !

tellheim. — Cela est juste, mademoiselle, le malheureux ne doit pas aimer; il mérite son malheur s'il ne sait point remporter cette victoire sur lui-même; s'il peut souffrir que ceux qu'il aime partagent son infortune ! Oh ! qu'elle est pénible, cette victoire! Depuis que la raison et la nécessité me commandent d'oublier Minna de Barnhelm, qu'il m'en a coûté d'efforts! Je commençais enfin à espérer que ces efforts ne seraient pas éternellement infructueux, — et vous paraissez, ma chère Minna!

minna. — Vous ai-je bien compris? Arrêtez, monsieur. Voyons d'abord où nous sommes avant de nous four-

258 MINNA DE BARNHELM.

voyer davantage. — Voulez-vous répondre à une seule question?

tellheim. — A toutes celles que vous voudrez bien me faire, mademoiselle,

minna. — Mais voulez-vous me répondre sans feinte, sans détour, uniquement par uu oui ou un non?

tellheim. — Si je le puis, j'y consens.

minna. — Vous le pouvez. Malgré tous les efforts que vous avez faits pour m'oublier... Tellheim, m'aimez-vous encore ?

tellheim. — Ma...demoiselle, cette question...

minna. — Vous m'avez promis de répondre seulement oui ou non.

tellheim. — A la condition que je le pourrais I

minna. — Vous le pouvez; vous devez savoir ce qui se passe dans votre cœur: m'aimez-vous encore, Tellheim? oui ou non.

tellheim. — Si mon cœur...

minna. — Oui ou non.

tellheim. — Eh bien., .oui!

minna. — Oui!

tellheim. — Oui! oui!... Mais...

minna. — Un moment. Vous m'aimez encore, c'est assez pour moi; mais quel ton ai-je pris à votre exemple! un ton triste, mélancolique, contagieux; je reviens à celui qui m'est naturel. — Eh bien, cher infortuné, vous m'aimez encore; votre Minna est à vous; et vous êtes malheureux! Apprenez donc combien voire Minna était présomptueuse et insensée; elle se flattait, elle se flatte encore qu'en elle est tout votre bonheur. Étalez vite votre infortune, qu'elle voie ce qu'elle en peut compenser. — Eh bien?

TELLnEiM. — Mademoiselle, je ne suis pas habitué à me plaindre.

minna. — Très-bien; et, après les fanfaronnades, je ne sais dans un soldat ce qui me toucherait moins que les plaintes; mais il est une certaine manière froide et indifférente de parler de sa bravoure et de ses malheurs...

AC TE II, SCENE IX. 2o9

tellheim. — Qui au fond n'est aussi que plainte et fanfaronnade.

minna. — Mon cher raisonneur, vous ne deviez pas non plus vous dire malheureux; il faut tout taire ou tout dire sans réserve. — Une raison, une nécessité qui vous commandent de m'oublierl Je suis grandement amie de la raison, j'ai beaucoup de respect pour la nécessité; mais sachons jusqu'à quel point cette raison est raisonnable, et cette nécessité nécessaire.

tellueim. — Volontiers; écoutez-moi donc, mademoiselle : vous me nommez Tellheim, ce nom est le mien en effet; mais vous imaginez que je suis le Tellheim que vous avez connu dans votre pays, brillant, rempli d'espérance, rempli du désir de la gloire, maître de toutes les facultés de son corps et de son âme, qui vovait s'ouvrir devant lui la carrière de l'honneur et de la fortune, qui, s'il n'était pas encore digne de vous, pouvait espérer chaque jour davantage de mériter votre cœur et rotre main. — Je suis aussi peu ce Tellheim, que je suis mon propre père; tous les deux ont cessé d'être. Je suis Tellheim le réformé, l'outragé, l'estropié, le mendiant, vous vous êtes promise au premier, mademoiselle, voulezvous tenir parole à l'autre?

minna. — Voilà qui est bien tragique! toutefois, monsieur, jusqu'à ce que je retrouve le premier (je suis coiffée des Tellheim une fois), l'autre me suffira. {Lui prenant la main.) Ta main, mon cher mendiant.

tellheim, se couvrant la figure de son autre main et se détournant. — Ohl c'en est trop!... Où suis-je... laissezmoi, mademoiselle, votre bonté me met au supplice ! laissez-moi.

minna. — Qu'avez-vous? où voulez-vous aller?

tellheim. — Loin de vous !

minna, lui prenant la main et la mettant sur son cœur

Loin de moi! insensé!

tellheim. — Je mourrais de désespoir à vos pieds.

minna. — Loin de moi!

tellheim. — Oui, loin de vous, pour ne vous revoir ja-

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maisl ou du moins bien décidé, bien irrévocablement décidé à ne pas commettre de lâcheté, à ne vous pas laisser commettre d'imprudence. — Minna, laissez-moi.

(11 s'arrache d'auprès d'elle et sort.)

minna, le suivant. — Minna vous laisser! Non. — Tellheim! Tellheim!

FIN BU DEUXIEME ACTE

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