ACTE I, SCENE III
le derviche. — Plus grande que vous ne croyez, car tout pauvre est de sa maison.
rathan. — Cependant Saladin ne peut souffrir les mendiants.
le dervicue. — Aussi est-il résolu à les balayer et les extirper jusqu'au dernier... dût-il lui-môme en être réduit à la mendicité ? -.
nathan. — Bravo ! — C'est ainsi que je l'entendais.
le derviche. — Il l'est déjà, ou autant vaut! car
sa cassette se trouve chaque jour au coucher du soleil un peu plus vide que s'il n'y avait rien dedans. — Le flux qui était venu la remplir le matin, est déjà fort baissé à midi.
nathan. — Parce que les canaux, qui en absorbent une partie, ne peuvent jamais se remplir, ni se boucher.
le derviche. — Vous y êtes !
nathan. — Je connais cela.
le derviche. — ■ Il est bien fâcheux, sans doute, que les vautours des princes vivent de pourriture, mais il est dix fois pire encore de voir la pourriture ronger les vautours.
nathan. — Oh! non pas, derviche, non pas.
le derviche. — Vous en parlez bien à votre aise, vous! allons. — Que voulez-vous me donner ? Je vous résignerai ma place.
nathan. — Que te rapporte ta place ?
le derviche. — A moi '? pas grand'chose. Mais à vous, à vous elle peut rapporter beaucoup. Car, lorsqu'il y aura marée basse dans la caisse, comme cela arrive souvent. vous ouvrirez vos écluses. Vous f?rez des avances et vous prendrez tel intérêt qui vous plaira.
nathan. — Et l'intérêt de l'intérêt des intérêts.
le derviche. — Sans doute.
nathan. — Jusqu'à ce que tout mon capital soit placé à bel intérêt.
le derviche. — Comment ! cela ne vous tente pas ? Ainsi notre amité va souscrire à un acte de séparation ! .l'avais réellement beaucoup compté sur vous.
nathan. — Réellement ? comment cela ? comment cela donc ?
le derviche. — J'avais compté que vous viendriez à mon aide, pour que je pusse remplir ma charge avec honneur; que je trouverais toujours bourse ouverte-chez vous. Vous secouez la tète?
natiian. — Oh I il ne s'agit que de bien s'entendre ! il
, faut d'abord distinguer Toi ? et pourquoi pas toi '? Al-
Hafi le derviche sera toujours bien accueilli de moi, pour
tout ce qui sera en mon pouvoir Mais Al-IIati, le def-
terdar de Saladin, lui qui...
le derviche. — N'ai-je pas deviné? Vous êtes toujours aussi bon que prudent, aussi prudent que sage! Patience !... Ce que vous'aviez distingué dans Hafi, vous l'y retrouverez bientôt. — Voyez-vous ce vêlement d'honneur que Saladin m'a donné ? Avant qu'il soit usé, avant qu'il soit en lambeaux, tels que ceux qui doivent couvrir un derviche, il sera mis au croc à Jérusalem, et je serai vers le Gange, où je dirige mes pas. Je m'en irai les pieds nus, foulant les sables brûlants, près des maîtres qui m'ont enseigné.
natiian. — Cela te ressemble assez.
le derviche. — Et jouer aux échecs avec eux.
natiian. — C'est le bonheur de ta vie.
le derviche. — Réfléchissez seulement à ce qui m'a
séduit Ce n'est pas qu'il m'en coûtât de continuera
mendier ; ce n'a pas été pour jouer l'homme riche vis-àvis des mendiants ? Aurais-je voulu changer tout à coup le plus riche des mendiants en un pauvre riche ?
nathan. — Ce n'est sûrement pas pour cela.
le derviche. — C'est quelque chose de bien plus absurde 1 Je me suis senti flatté pour la première fois; flatté par les idées généreuses de Saladin.
nathan. — Quelles idées ?
le derviche. — « Le pauvre seul sait combien souffre « le pauvre. Le pauvre seul a appris la meilleure manière « de donner au pauvre. Ton prédécesseur, disait-il, était « trop rude, trop froid pour moi. Il donnait si durement ci quand il donnait! il interrogeait si brusquement ceux