ACTE IV, SCENE VI
paix leur a rendu plusieurs de mes pareils inutiles, et au bout du compte personne ne leur est nécessaire.
minna. — Vous parlez comme il convient à un homme auquel les grands sont aussi très-inutiles, et ne l'ont jamais été davantage qu'en ce moment. Je les remercie de tout mon cœur d'avoir abandonné leurs prétentions sur un homme qu'il m'eût été très-peu agréable de partager avec eux. — Je suis votre maîtresse, Tellheim, vous n'avez donc plus besoin de maître. — Vous voir réformé est un bonheur que j'aurais à peine rêvé; mais vous n'êtes pas seulement réformé, vous êtes plus encore : vous êtes mutilé, dites-vous? [Le regardant de haut en bas.) Eh bien, l'invalide est cependant encore assez droit et assez bien portant. Il me semble qu'il lui reste encore assez de fermeté et de vigueur. Mon cher Tellheim, si vous songez à aller demander l'aumône en montrant vos membres mutilés, je vous prédis d'avance qu'on ne vous donnera qu'à bien peu de portes, si ce n'est à celles de quelques bonnes filles compatissantes comme n*oi.
tellheim. — Je n'entends ici qu'une fille malicieuse, chère .Minna.
minna. — Et moi, dans ce reproche, tout ce que j'entends, c'est : chère Minna. — Je ne serai pas malicieuse plus longtemps, car je me rappelle qu'en vérité vous n'êtes qu'un pauvre infirme; un coup de feu vous a un peu roidi le bras droit. — Mais, tout bien considéré, ce n'est déjà pas un si grand mal, j'en suis d'autant plus assurée contre vos coups.
TELLutiM. — Mademoiselle... .
minna. — Vous voulez dire que vous l'êtes d'autant moins contre les miens. Eh bien 1 eh bien ! cher Tellheim, j'espère que vous ne me pousserez pas jusque-là.
tellueim. — Vous voulez rire, mademoiselle, je suis fâché de ne pouvoir rire avec vous.
minna. — Pourquoi pas? qu'avez-vous à alléguer contre le rire ? Ne peut-on pas être Irès-serieux en riant? Mon cher major, le rire nous conserve plus raisonnables que le chagrin : la preuve en est ici. Votre amie, en riant, juge mieux de votre position que vous-même : vous vous dites désho-
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noré parce qu'on vous a réformé; pour avoir reçu* un coup de feu au bras, vous vous prétendez mutilé. Cela est-il si raisonnable? N'est-ce pas de l'exagération? Est-ce ma faute si les exagérations sont si voisines du ridicule? Je parie que si je vous considère comme mendiant, cela soutient aussi peu l'examen; une fois, deux fois, trois fois même, vous aurez perdu vos équipages, quelques parties de vos capitaux sont en danger chez tel ou tel banquier; vous avez peut-être perdu l'espoir de recouvrer telles avances que vous avez eu occasion de faire pendant que vous étiez au service; mais pour cela êtes-vous un mendiant? Quand il ne vous resterait que ce que mon oncle vous apporte?
tellheim. — Votre oncle, mademoiselle, n'apporte rien pour moi.
minna. — Rien que les deux mille pistoles que vous avez si généreusement avancées à nos Étals.
tellheim. — Ah! que n'avez-vous lu ma lettre, mademoiselle!
minna. — Eh bien, oui, je l'ai lue; mais ce que j'y ai trouvé sur cet article est pour moi une véritable énigme. Ii est impossible qu'on veuille vous faire un crime d'une action généreuse. — Expliquez-moi donc, mou chei major...
tellheim. — Vous vous rappelez, mademoiselle, que j'eus l'ordre de presser avec la plus grande rigueur le recouvrement des contributions dans les bailliages de vos environs; je voulus m'épargner cette dureté, et j'avançai de mes deniers la somme qui manquait.
minna. — Oui, je m'en souviens bien. Je vous aimai pour cette bonne action, même sans vous avoir encore vu.
tellheim. — Les États me firent leur reconnaissance, et, après la ratification de la paix, je voulus la faire porter parmi les dettes en liquidation. La reconnaissance fut admise comme valable, mais la propriété m'en fut contestée; on sourit injurieusement quand j'affirmai avoir avancé les valeurs comptant; on l'expliqua comme un cadeau que les États m'avaient fait pour me gagner, puisque j'étais tombé si vite d'accord avec eux sur le minimum de