ACTE I, SCENE VI
me consolèrent. Je nie repris à aimer la vie. Mon fils grandit et m'aida au travail. Maintenant, voilà qu'on me l'a pris encore — c'est bien dur. Je ne puis plus travailler, je suis vieux et faible. Sans madame Millier, je serais mort de faim.
François. — Et cependant la vie a encore des charmes pour toi !
le vieillard. — Pourquoi non, tant que mon cœur tient à quelque chose clans le monde? N'ai-je pas encore un fils ?
François. — Qui sait si jamais tes yeux le reverront?
le vieillard. — Mais il vit encore.
François. — Sa vie est exposée.
le vieillard. — Ah! fût-il mort en combattant, je l'ai là vivant dans ma pensée, et c'est ce qui soutient ma vie. Oui, monsieur, quand le ciel me priverait de la consolation de revoir mon fils, j'attendrais encore la fin de ma carrière sans la désirer, car voici la cabane où je suis né et où j'ai grandi; voici le gros tilleul qui a crû avec moi; et (j'ai presque honte de vous l'avouer) j'ai aussi un vieux chien fidèle, que j'aime.
François. — Un chien?
le vieillard. — Oui, un chien : riez-en tant qu'il vous plaira. La bonne madame Mùller vint un jour me voir dans ma cabane. Mon vieux Fidèle se mit à gronder lorsqu'elle entra. « Pourquoi, me dit-elle, ne vous défaites-vous pas de cet animal? Vous avez déjà assez de peine pour vous nourrir. — Eh! mon Dieu, m'écriai-je, si je m'en délais, qui est-ce qui m'aimera? »
François, à l'Inconnu. — Je voudrais, monsieur, que vous eussiez écoulé ce vieillard.
l'inconnu. — J'ai tout entendu.
François. — Dans ce cas, je désirerais que vous le prissiez pour exemple.
l'inconnu, après une pause, remettant son livre à François. — Porte ce livre à la maison; tu le poseras sur mon secrétaire.
(François sort.'
l'inconnu, courant au vieillard. — Combien t'a donné madame .Millier?
le vieillard. — Ah ! celle âme bonne el généreuse m'a mis en état de voir venir sans inquiétude l'hiver prochain.
l'inconnu. — Rien de plus?
le vieillard. — Pourquoi plus? Sans doute il m'eût été bien doux de pouvoir racheter mon fils, mais la pauvre madame Millier a fait pour moi tout ce qu'elle a pu.
l'inconnu, lui remettant une bourse bien garnie. — Tiens, rachète ton fils!
(Il s'éloigne précipitamment.)
le vieillard. — Oue vois-je! [Il ouvre la bourse et la trouve pleine de pièces d'or.) Oh ! Dieu!
(Il tire son bonnet, s'agenouille et remercie Dieu en silence1.)