‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 280 sur 442 · ACTE I, SCENE X · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE X

eulalie. — Qu'importe? Cela n'est pas nécessaire.

bittermann. — Où donc logerons-nous M. de Horst?

eulalie. — Donnez-lui la petite chambre rouge du côté de l'escalier; elle est jolie et la vue en est superbe.

bittermann. — Fort bien; mais elle a toujours été occupée par le secrétaire de M. le comte. Il est vrai que Son Excellence n'en a guère besoin : à peine quatre ou cinq lettres à écrire par an. — Attendez, il me vient une fameuse idée. Vous savez, la petite maison à l'extrémité du parc? — C'est là, je pense, qu'il y aura moyen de loger le secrétaire.

eulalie. — Vous oubliez, mon cher Bittermann, que l'étranger y demeure.

bittermann. — Il en sortira.

eulalie. — Non, ce serait injuste. Vous-même la lui avez louée, et je crois qu'il vous en paye un assez bon prix.

bittermann. — Il me paye bien, je l'avoue, ce qui n'est pas à dédaigner pour un pauvre diable d'intendant. — Mais...

eulalie. — Que signifie ce mais?

bittermann. — Mais... on ignore qui il est. Que m'importe son argent si, pour chaque pièce qu'il me donne, il me met à la torture !

eulalie. — A la torture I Comment cela?

bittermann. — Est-ce que, depuis quatre mois, je ne me casse pas la tète pour lui surprendre son secret? Il y a quelque temps, j'ai reçu des lettres d'Espagne, où l'on me dit qu'il se trouve dans ces parages un espion.

eulalie, en souriant. — Pour surprendre votre manière d'élever les moutons, n'est-ce pas? — Non, mon cher Bittermann . laissez en paix ce mystérieux étranger. Je ne l'ai pas rencontré encore, et je ne suis pas curieuse de le voir; mais tout ce que j'entends dire de lui annonce un homme que l'on peut souffrir partout. Il mène une vie calme et tranquille.

bittermann. — C'est vrai.

eulalie. — Il fait beaucoup de bien en secret.

bittermann. — Oui, c'est vrai.

eulalie. — Il n'offenserait pas un enfant.

Bittermann; — Non, certes non.

eulalie. — Il n'est à charge à persoane.

bittermann. — Non, rien de plus vrai encore.

eulalie. — Eh! que vous faut-il de plus?

bittermann. — Je veux savoir qui il est, et je ne puis pas venir à bout de le faire répondre à mes questions. Si je le rencontre quelquefois sous l'allée sombre des tilleuls ou dans le fond du parc, au bord du ruisseau (ce sont là ses promenades favorites), il ne me répond autre chose que bonjour, bonsoir. Souvent je me suis mis en frais de conversation avec lui. — « Le temps est beau aujourd'hui. — Oui. — Les arbres commencent à fleurir. — Oui. — Monsieur, à ce que je vois, prend de l'exercice. — Oui. » Peste soit du misanthrope!... Tel maître, tel valet. Tout ce que j'ai pu tirer de ce dernier, aussi entêté que son maître, c'est qu'il se nomme François.

eulalie. — Ne prenez pas cette affaire tant à cœur, monsieur Bittermann. Vous perdez de vue la prochaine arrivée de M. le comte.

bittermann. — Ah! mon Dieu! ma mémoire! marnémoire! Vous voyez, madame, à quoi cela mène de ne pas connaître les gens.

eulalie, regardant à sa montre. — Déjà neuf heures! Si M. le comte s'est levé ce matin une heure plus tôt, il peut être ici dans quelques instants. Je vais vaquer à ma besogne; faites-en autant de votre côté.

(Elle sort.)

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