‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 289 sur 442 · ACTE II, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE III

faites pour la solitude que les hommes. Nous avons mille occupations, mille distractions qui leur manquent.

eulalie. — M'est-il permis de demander lesquelles ?

le major. — Nous montons à cheval, nous chassons, nous jouons, nous jouons peut-être môme au faiseur de livres.

eulalie. — Je vous abandonne de bon cœur le noble divertissement de la chasse et le jeu, plus noble encore, mais je crains que vous y gagniez peu.

le major. — En vérité, madame, je voudrais pendant une journée être témoin de vos occupations.

eulalie. — Vous n'imagineriez jamais, monsieur le major, avec quelle rapidité le temps s'envole quand il règne une certaine uniformité dans notre manière de vivre. Un jour passe comme l'autre, aujourd'hui est comme hier. Alors on se demande souvent : « Est-ce que c'est déjà samedi'? Le mois est-il donc déjà fini? » — Lorsque, par un gai matin, je fais porter mon déjeuner sur le gazon de la cour du château, le doux, aspect de l'activité renaissante m'est toujours nouveau. Les hirondelles gazouillent; les canards, les oies caquètent, les troupeaux regagnent les prés, le paysan va aux champs et, en passant, me souhaite gaiement le bonjour. Tout vit, respire la joie autour de moi. Je vais à mes affaires, et midi arrive sans que je m'en aperçoive. Vers le soir, je commence à errer dans le jardin, dans le parc, sur les prairies; j'arrose mes fleurs, je donne la becquée à mes pigeons, je cueille des fraises, je cherche des herbes...

le major. — Tout cela, ce sont les joies de l'été; mais l'hiver! l'hiver !

eulalie. — Oh ! il ne faut pas toujours se figurer l'hiver comme un vieillard enveloppé de fourrures, et les mains dans un manchon. L'hiver a des jouissances qui n'appartiennent qu'à lui. Pendant qu'au dehors la neige et la . grêle battent les fenêtres, l'idée seule qu'on est confortablement dans une chambre bien chauffée vous remplit d'aise. Et puis, c'est alors le moment d'ouvrir sa bibliothèque. D'autres fois je me fais accorder mon piano, aussi bien que le permet l'habileté de notre maître d'école.

Croyez-vous que la ville nous offre de plus agréables distractions? Serait-ce l'ennui des visites à faire et à rendre? le souci de ne pas rester en arrière de la dernière mode ? — Ici personne ne s'inquiète de cela; pour la femme du pasteur, mon bonnet est toujours du dernier goût.

le major. — Mais pourtant on aime à voir quelquefois une figure humaine.

eulalie. — En manque-t-il ici? La joie que je rencontre ici sur des joues florissantes, je la chercherais en vain à la ville. J'ai, outre M. Bittermann et son fils Pierre, une société particulière qui souvent m'amuse et me distrait: ce sont les paysannes du village. En hiver, elles arrivent avec leurs rouets; je m'assieds au milieu d'elles, et j'écoute leurs récits, leurs leçons sur la manière de préparer le lin et le chanvre, sur le lait et le beure, et sur bien d'autres choses encore. Ces bonnes âmes m'aiment toutes sincèrement, parce que je m'enquiers de leur avis et qu'elles se sentent de l'importance.

le major. — En vérité, vous savez extraire et goûter du miel de tuâtes les fleurs.

(Eulalie se détourne et soupire.)

Page 1