ACTE H, SCENE VI
eulalie. — Mes étendards ne se déploient que dans la retraite.
le comte. — Et les petits Amours y sont peints de tous les côtés.
la comtesse, qui vient d'embrasser Eulalie et d'en être complimentée. — Vous oubliez, monsieur mon époux, que je suis là.
le comte. — Diantre, ma chère épouse, je ne puis faire moins que monsieur votre frère ! Il a failli tuer mes pauvres chevaux, rien que pour arriver seulement quelques minutes plus tôt.
le major, à part. — Et cependant, j'arrive beaucoup trop tard.
la comtesse, à Eulalie. — Mon Guillaume n'a-t-il pas bien grandi ?
eulalie. — Le cher enfant! [Elle se penche sur lui et une profonde mélancolie se peint sur ses traits.)
le comte, se faisant tirer soii habit de voyage. — Çà, Bittérmann, j'espère que tu as eu soin de préparer un bon dîner ?
bittérmann. — Aussi bon que le manque de temps nous l'a permis.
la comtesse, bas au major. — Monsieur mon frère, vous avez l'air d'un poète qui cherche une rime difficile.
le major. — Tu as raison. Tout ce que j'ai fait n'avait ni rime ni raison. J'ai à te parler.
la comtesse. — Seulement, pas en ce moment. [Haut.) Mon Dieu ! j'ai encore mille choses à faire, et la première, la plus importante, c'est ma coiffure. Je gage que M. le pasteur et M. le bourgmestre vont encore demander une audience pour aujourd'hui même — et dans ce cas, il faut bien consulter un peu son miroir. Viens, Guillaume, nous allons nous habiller. Au revoir, ma chère madame Mûller.
(Elle sort avec l'enfant.)
le major, à part. — J'éprouve un sentiment étrange.
(Il veut sortir.)
le comte. — Où allez-vous, mon frère?
le major. — A ma chambre.
le comte. — Eh ! restez un peu ; nous irons faire un tour autour de parc avant le dîner.
le major. — Pardon. — Mais trop d'idées se promènent dans ma tète. — J'ai besoin d'être seul.
(Il sort.)
le comte. — Comme il vous plaira1. — Eh bien, Bitterman, es-tu toujours un drôle de corps?
bittermann. — A votre service, monsieur le comte.
le comte. — Je crois que nous nous amuserons bien ensemble.
bittermann. — Oui, sûrement, s'il plaît à Dieu !
le comte, montrant Pierre. — Qui est donc ce grand nigaud-là?
bittermann. — Sauf votre respect, c'est mon propre fils. Il se nomme Pierre.
(Pierre fait des révérences.)
le comte. — Ah ! ah ! — Et comment vont les affaires au château ?
bittermann. — Tout va pour le mieux. Aussi, sans me vanter, ai-je travaillé comme un cheval 1
le comte. — Pourquoi pas comme un baudet ? La comparaison serait plus noble.
bittermann. — Ou comme un baudet, si Votre Excellence le veut ainsi. — Les foins ont bien réussi cette année ; les champs sont aussi magnifiques, par la grâce de Dieu. — Mais les fruits ont été mangés par les chenilles.
le comte. — Et la chasse ?
bittermann. — Du petit gibier à foison ! Et au printemps les lièvres ont bien brouté le seigle.
le comte. — Es-tu encore bon chasseur?
bittermann. — Il fut un temps où je l'étais. Mais depuis qu'il m'est arrivé, voilà décela quatre ans, de tuer trois oies de Turquie apprivoisées, que je pris sottement pour des outardes, je n'ai plus brûlé d'amorce. — Mon fils tire quelquefois des moineaux.
heure. — Je tire des moineaux.
\ . Ici le dialogue était primitivement coupé, et l'interpellation du comte formait le début de la scène vi.