ACTE III, SCENE VII
noble me fait agir. Je demande votre confiance avec l'affection d'une sœur. Mon frère vous aime.
eulalie, elle est pétrifiée et regarde fixement la comtesse en face. — C'est trop pour une plaisanterie — et trop triste pour être sérieux.
la comtesse. — Il y a trois ans que cette passion prit possession de son cœur. Il n'était pas sourd à tout ce que sa froide raison pouvait lui dire contre elle. Il s'est tu. — Il a voyagé. Mais en vain il a combattu son cœur; — votre image l'a accompagné partout. — Il sent qu'il ne peut retrouver son bonheur et son repos qu'en vous obtenant. Voilà mes lettres de crédit. Décidez maintenant si j'ai quelque droit de vous demander votre confiance. Dévoilez votre mystère, vous ne risquez rien. Versez votre chagrin dans le sein discret d'une sœur.
eulalie. — Hélas I je le sens, le plus grand sacrifice que le vrai repentir puisse faire, c'est de renoncer volontairement à l'estime d'une belle âme. Je veux faire ce sa- 'critice— et si j'ai assez expié ma l'autel... {Avec hésitation.) N'avez-vous jamais entendu, — pardonnez-moi, — n'entendiez-vous pas, — oh 1 que c'est difficile de détruire une illusion à laquelle je dois seule votre bonté; — mais il le faut. — Va, Eulalie, est-ce que la fierté te convient, à toi?
— N'avez-vous jamais entendu parler d'une certaine baronne Meinau ?
la comtesse. — A la cour voisine? Il me semble que j'ai entendu parler d'une pareille créature 1 On dit qu'elle a rendu bien malheureux un très-brave homme.
eulalie. — Oh Dieu! oui, un très-brave homme I
la comtesse. — Elle a été infidèle et a quitté sa maison.
eulalie. — Oui, c'est ce qu'elle a fait. [Hors d'elle, se jettant aux pieds de la comtesse). Ne me repoussez pas.
la comtesse. — Pour l'amour de Dieu! vous êtes...
eulalie. — Je suis cette créature!
la comtesse, se détournant avec dégoût. — Ah ! [Elle fait quelques pas, son cœur la retient.) Mais elle est malheureuse,
— elle s'est repentie amèrement. — Ah! la tète est toujours prête à condamner. [Elle la regarde avec pitiés. Hélas ! elle est si malheureuse ! — Levez-vous! je vous en prie.
levez-vous. On pourrait vous voir. Je vous promets le silence.
(Elle la relève.)
eulalie. — Hélas! ma conscience, elle, ne se taira jamais! {Prenant à deux mains la main de la comtesse). Ne me repoussez pas!
la comtesse. — Non, je ne vous repousse pas. Votre vie pendant ces trois dernières années, — votre chagrin muet, — votre repentir — n'effacent pas votre faute; — mais mon cœur ne vous refusera jamais un asile, un asile où vous pouvez pleurer la perte de votre époux. — Hélas ! je le crains, une perte irréparable!
eulalie, avec le calme du désespoir. — Irréparable!
la comtesse. — Pauvre femme!
eulalie. — Dieu sait s'il vit ou s'il est mort.
la comtesse. — Assez!
eulalie. — Il est mort pour moi !
la comtesse. — Revenez à vous-même!
eulalie. — J'avais aussi des enfants.
la comtesse. — Oh! assez, assez!
eulalie. — Dieu sait s'ils vivent ou s'ils sont morts!
la comtesse. — Pauvre mère!
eulalie. — Ils sont morts pour moi!
la comtesse. — Son regard devient horrible!
eulalie. — J'avais un vieux père.
la comtesse. — Pour l'amour de Dieu! Taisez-vous f
eulalie. — Le chagrin l'a assassiné.
la comtesse. — La vertu blessée se venge terriblement.
eulalie, éclatant en sanglots et cachant sa figure avec ses mains. — Et moi, je vis encore.
la comtesse. — Qui pourrait haïr cette femme? (Elle prend Eulalie dans ses bras). Non, vous n'êtes pas tombée dans le vice. C'était un étourdissemcnl, un tourbillon, une folie.
eulalie. — Oh! grâcel si vous saviez combien chaque amoindrissement de mon crime est un coup de poignard pour moi, — combien ma conscience me torture quand ma tète cherche des excuses. — Non, je n'ai rien pour m'excuser,et la seule et triste consolation pour mon cœur,