ACTE IV. SCÈNE II
nous pas affronté la mort sous les batteries de Gibraltar, la main dans la main? — Charles, cela me fait peine d'avoir à te montrer tow mes droits sur toi. Te souviens-tu de celte journée où, tandis que tu te baignais, le Rhin t'a englouti?
l'inconnu. — Tu m'as sauvé la vie.
le major. — Récompense-moi et parle.
l'inconnu. — Hélas ! pourquoi?
le major. — Je peux aussi pleure?" avec toi.
l'inconnu. — Depuis longtemps, je n'ai plus de larmes !
le major. — Alors donne-moi des paroles pour décharger ton cœur.
l'inconnu. — Mon cœur est comme une tombe depuis longtemps fermée. Laisse donc pourrir ce qu'on y a enterré; pourquoi l'ouvrir et empester l'air tout autour?
le major. — Nous allons l'aérer et le nettoyer, et le rayon de l'espoir va le réchauffer...
l'inconnu. — L'espoir? ha! ha! ha! — Horst, j'ai cru qu'il m'était indifférent de savoir ce qu'un homme dans ce monde peut penser de moi; mais en ce moment, je sais qu'il n'en est pas ainsi. L'ami ne doit pas quitter l'ombre de l'ami sans apprendre ce qui pour chaque joie de ht vie a fait de lui un homme mort. Eh bien, — on peut mettre beaucoup de malheur en peu de mots. — Mon frère, je t'ai quitté, ainsi que l'armée française. Depuis ce moment, le bonheur m'a abandonné. Ma patrie m'a souri. Quelles douces images n'ai-je pas rêvées! Comme j'allais y vivre et faire du bien, comme je voulais faire cesser plus d'une vieille habitude mauvaise! Que de folies je voulais changer! Ah! celui qui aime son repos ne touche jamais aux folies des hommes; on m'a poursuivi, on m'a haï, on a fait de moi un homme dangereux! «Il a de l'esprit, disait-on partout, mais il a mauvais cœur. » Cela m'a fâché. Je me suis lu, je n'ai plus rien censuré, j'ai loué tout, j'ai sollicité la confiance des hommes. — Mais trop tard ! ils ne pouvaient pas oublier que j'avais voulu être plus sage qu'eux. Je me retirai, je me suilis.. je vécus seul au milieu de la capitale. — .le fus choisi comme député pour défendre quelques droits en péril. Je fis mon devoir : j'ai fâché le prince, on m'a
calomnié, détenu dans une forteresse pendant un an sans être écouté, sans jugement et contre tous les droits. — Enfin, on me rendit ma liberté, je rassemblai ma fortune et je m'en allai de mon pays. Armé d'une profonde connaissance des hommes, à ce que je croyais, il devrait m'ètre facile de vivre avec les hommes. Je choisis Cassel comme résidence. Tout allait bien. Je trouvai des amis qui me choyaient, qui me flattaient, qui m'empruntaient mon argent et qui buvaient mon vin. — Enfin je trouvai une femme, — une créature naïve et pieuse! — Oh! comme je l'aimai! oui, dans ce temps, j'étais heureux! — Elle me donna un fils et une fille; — 11 tous les deux, la nature avait donné la beauté de leur mère. — Oh! comme j'aimais ma femme et mes enfants! — Oui, j'étais bien heureux! [Il s essuie les yeux.) Regarde, une larme ! Je ne l'aurais pas cru possible! Soyez les bienvenues, vieilles amies! nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps. — Eh bien, mon frère, mon histoire va être finie. Un de mes soi-disant amis m'a volé la moitié de ma fortune. J'en suis revenu. Il y a toujours assez pour celui qui est content. Un autre vint, — un hypocrite, qui m'enlaça, que j'avais soutenu de mon argent, que j'élevais par ma réputation. — Oui, je lui ai confié tout, ma femme et mes enfants, lorsqu'un procès ennuyeux m'appela en Souabe. Enfin, le procès était fini, enfin je reviens sur les ailes de l'amour, — et j'ai trouve ma maison vide, ma femme séduite, partie! — Tout cela, est-ce assez pour justifier ma misanthropie1?
le major. — Elle était indigne de toi.
l'inconnu. — Hélas I je l'aime toujours!
le major. — El où est-elle?
l'inconnu. — Je l'ignore, et ne veux pas le savoir.
le majoi!. — El tes enfants?
l'inconnu. — Je les ai laissés dans la petite ville voisine, chez une bonne .bourgeoise qui m'a semblé un peu folle, — par conséquent honnête.
LE major. — Pourquoi n'as-tu pas gardé tes enfants?
1. Dans ce rcVit, et dans le reste «le la s?ene, quelques modifications légères de détsila ont été apportées au te\to, toutes dans le meilleur sens, parla suppression de certaines longueurs emphatiques.