ACTE V, SCENE VII
Elle a joué la pieuse, la réservée, l'ermite, pour éveiller ma curiosité. Elle a joué la bienfaitrice, mais de façon à ce que je l'apprisse chaque fois, et enfin, elle joue la fierté repentie et elle renonce au pardon pour l'enlever plus facilement.
le major. — Je t'ai écouté avec étonnement. A l'homme seul qui s'est vu trompé si souvent, on peut pardonner ces caprices. Écoute-moi aussi. Eulalie est fermement décidée à ne jamais accepter ton pardon, même, d'après sa propre expression, — même quand tu serais assez faible pour sacrifier l'honneur à l'amour.
l'inconnu. — Eh bien, pourquoi alors es-tu venu?
le major. — Je suis venu comme ton ami avant tout, pour te conjurer de ne pas repousser cette femme, car, par Dieu, tu ne retrouveras jamais sa pareille.
l'inconnu. — Ne te donne pas cette peine.
le major, — Tu l'aimes encore!
l'inconnu. — Hélas !
le major. — Elle t'adore ! Je sais tout par ma sœur. Tu l'as laissée seule. Toi-même tu lui as demandé sa confiance pour ce séducteur. Tu as été le premier trompé, elle est tombée par ton erreur. Et qu'a-t-elle fait, lorsqu'un moment eut mis sur elle le poids de la première et de la dernière faute? S'est-elle livrée au vice? ou fa-t-elle trompé comme mille autres à sa place auraient fait? Non, elle a fui sur l'heure même, pour enterrer loin de toi sa jeunesse dans le deuil et le repentir. Après des annéi s d'une vie irréprochable, le hasard, ■ — non le destin, — vous réunit, — et tu peux être indécis ?
l'inconnu. — Et quand je croirais tout cela, — et je l'avoue, je le crois volontiers, — elle ne peut redevenir me femme. Ah ! voilà un spectacle pour toutes ces femmes fardées, pour ces gentilshommes de la cour, si je venais au milieu d'eux ayant à mon bras ma femme, qui a couru le monde! Comme ils se moqueraient, comme ils chuchote-, raient, comme ils me montreraient au doigt! Ah ! ce serait là une vie à se donner au diable !
le major. — Renoncer à ces cercles ineptes ne coûterait certes pas un soupir à mon ami Meinau? Tu n'as qu'à vivre
dans tes terres, et tu es heureux dans les bras d'Eulalie.
l'inconnu. — Je comprends. Vous complotez avec mon cœur contre ma tète, mais en vain ! Je t'en prie, mon frère, pas un mot de plus, ou je m'en vais.
le major. — Bien, alors j'ai fait le devoir d'un ami. Maintenant, un mot an nom d'Eulalie. Elle te demande une dernière entrevue pour te dire adieu. Tu ne vas pas lui refuser cette consolation ?
l'inconnu. — Ah! je comprends cela. Elle se flatte qu'elle fera fondre entièrement ma fermeté par ses larmes; mais elle se trompe I — Elle peut venir.
le major. — Et te faire sentir combien tu lui fais tort.
(Le major veut sortir.)
l'inconnu. — Attends, Horst, donne-lui ce papier et ces parures, — c'est à elle.
le major. — Tu peux faire cela toi-même.
(Il sort.)