‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 344 sur 442 · COMÉDIE EN QUATRE ACTES · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN QUATRE ACTES

Kotzebue, qui avait traduit la Petite Ville de notre excellent Picard (il connaissait bien notre répertoire comique et ne se faisait pas faute d'y puiser au besoin^, semble avoir voulu donner au public le pendant, et la contre- partie en même temps, du ridicule exploité par l'auteur français. Celui-ci. dit Vincens-Saint-Laurent, « a peint le ridicule des gens de province qui affectent de belles manières qu'ils croient être celles de la capitale. L'auteur allemand, au contraire, livre à la risée l'enthousiasme de ceux qui ne trouvent rien de comparable à la petite ville qu'ils habitent, manie qu'une femme célèbre a cru ne pouvoir appartenir qu'à l'Allemagne, mais qui, mise en action en France, pourrait y fournir le sujet d'un tableau aussi vrai et aussi plaisant que celui dont Kotzebue a puisé les traits et les couleurs dans son pays; car chez nous aussi règne, loin de Paris, l'esprit de clocher... »

Voici le passage du livre de madame de Staël auquel ces lignes font allusion :

« Picard et Kotzebue ont composé deux pièces très-jolies, intitulées toutes deux la Petite Ville. Picard représente les habitants de la province cherchant sans cesse à imiter Paris, et Kotzebue les bourgeois d'une petite ville enchantés et fiers du lieu qu'ils habitent et qu'ils croient incomparable. La différence des ridicules donne toujours l'idée de la différence des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un empire pour celui qui y réside; son imagination, ses études, ou seulement sa bonhomie l'agrandit à ses yeux ; chacun y sait tirer de soimême le meilleur parti possible. L'importance que l'on met à tout

Wi NOTICE

prête à la plaisanterie, mais cette importance même donne du prix aux petites ressources. En France, on ne s'intéresse qu'à Paris, etc. '. » En regardant l'esprit de clocher comme beaucoup plus développé en Allemagne qu'en France, madame de Staël ne nous paraît pas s'être trompée. C'esl dans cet esprit de clocher que paraissent s'être réfugiés ei cantonnés certains ridicules répandus partout d'abord, el qui, tout en perdanl chaque jour du terrain, son! loin d'avoir disparu des grands centres mêmes; je veuv dire surtout le ridicule des titres et des cérémonieux :

« Les anciennes formules de politesse,, qui sont encore en vi dans presque toute l'Allemagne, s'opposent à l'aisance et à la Familiarité dans La conversation. Le titre le plus mince, et pourtant le plus long à prononcer, y est donné et répété vingt fuis dans le même repas; il faut offrir de tous lis mets, de tous les vins avec une insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il \i a de ht bonhomie au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient pas un instant dans un pays où l'on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la susceptibilité; et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du charme en société, si l'on n'y permet pas cette douce moquerie qui délasse l'esprit, et donne à la bienveillance elle-même une façon piquante de s'exprimer8? a

(le sont précisément ces ridicules dont se moque avec tant d'entrain Kotzebue dans sa comédie satirique. Madame de Staël qui voyait partout en Allemagne de 1 1 bonhomie (ce qui faisait bien rire Henri Heine), en voit jusque là dedans; elle y met plus que de la bonne volonté. C'est tout simplement le contraire : morgue, roideur, apprêt; et ce qui est piquant, c'est de trouver juste chez le même peuple, cote à cote, cet abandon, ce laisser aller familier qu'on nomme bonhomie, et cet excès de formalisme.

Les comédies de Ivotzehue ont été l'objet de certains reproches : caractères superficiels ou peu naturels, défaut d'invention et de force dans l'intrigue, dénaûments parfois multiples et médiocrement amenés. Ce que tous reconnaissent, c'est la vivacité, la variété, le vit COtaiea des situations et la verve du dialogue. Il prend le ridicule sur le fait, gant effort le Côté plaisant des choses; il amuse et il fait rire: il décoche des traits qui passent, mais il en aiguise qui rotent.

I. De l'Allemagne, \n part., chap. XIV. 1. Ihul., tre part., chap. XI.

L'intrigue de la Petite Ville allemande tient de la farce, comme la peinture et l'expression des caractères tient de la charge; mais tout en est vrai au fond : c'est de la comédie poussée au burlesque.

La Petite Ville déjà prête à rire pur son nom imaginaire de Krœhwinkel, forgé par Jean-Paul, qui indique un vrai trou à rats, ou plutôt en le prenant au pied de la Lettre, un nid de corneilles, comme nous dirions ici un nid de pies. Sabine, l'héroïne de la pièce, est amoureuse d'un jeune homme de la Résidence royale ; elle revient dans le petit endroit qu'habite sa famille, avec l'espoir d'y être bientôt rejointe par (Mmers. En attendant, elle s'entretient avec son portrait, et c'est dans une entrevue de ce genre qu'elle est surprise par sa graud'mêre, la noble Sms-Receoeiisé des tailles de Kr;eh\«nîel, madame Staar. Le père de Sabine. Nicolas Staar. un gros bonnet, est Bourgmestre et Doyen de la petite ville: l'autre fils de la bonne dame Staar est Yice-Margnillicr S saluez ! Ce digne oncle de Sabine tient en outre une boutique d'épicerie et un cabinet de lecture : l'utile et l'agréable. On voit figurer dans la pièce deux cousines de la famille. Madame la Surintendante du flottage et de la pêche, Brendel, et Madame la Secrétaire de la caisse de l'accise de la ville, Morgenroth ; enfin, le grotesque fiancé de Sabine, le rival d'Olmers, est un certain Sperling, décoré du beau titre de Substitut de l'Inspecteur des bâtiments, des mines et de la voirie. Tou! cela forme autour des pauvres amoureux un pêle-mêle de petites manies, de petites prétentions, de petites civilités, de petits effarements, de petites susceptibilités, de petites colères, de petits raccommodements, des plus réjouissants et des mieux enlevés. Un mot jeté à l'étourdie par Sabine fait croire aux braves gens de Kraehwinkel que l'hôte de la famille Staar. Olmers. accrédité par un billet du ministre, son ancien camarade d'école, est le roi en personne. De là une série de malentendus bouffons. C'est un remue-ménage impossible par toute la petite ville. Les manières simples et distinguées d'Olmers, qui déjà révoltaient ces petits personnages, prises maintenant pour une aisance toute royale, sont commentées d'autre surle. Mais nos bourgeois, vite détrompés, changent de gamme. Leur rancune contre l'étranger, auteur involontaire de leur méprise'. B'accrott de tout ce qui les choque en lui : « Pas de mœurs! — Pas "ir- vivre ! — Pas de titre ! » Pas de titre surtout! car il n'en exhibe aucun ; il est si loin d'y songer! Il n'appelle toutes ces dames, la vénérable Sous-Receveuse des tailles, que : Madame tout court! etc., etc. .Malgré la recommandation du ministre, Olmers échouerait net devant ces ressentiments entassés en quelques heures,

et dont il ne se doute pas le moins du monde, si Sabine ne lui venait en aide pour leur bonheur commun, par ses avis détaillés, dans une conversation de nuit devant la porte de la maison paternelle, où il* sont — pour le dénoùment — surpris par le Bourgmestre indigné. Ohners, dûment stylé, donne du respect et des titres à tour de langue à toute la famille, et révèle son haut titre de Conseiller privé de Commission! Sperling évincé se console en voulant réciter à toute force un triolet de sa composition, et, mal accueilli, supplie le public de l'entendre. Mais la toile baisse sur l'éclat de rire qu'il provoque.

Tout cela est gai, preste et piquant, et la pièce échappe aux critiques dirigées contre plusieurs comédies de Kotzebue. Les changements de situation arrivent comme dans la vie, par des moyens tout ordinaires. La plaisanterie et le comique y naissent de la réalité même, et le dénoùment semble en rapport avec la petitesse d'esprit des gens de Krœliwinkel, puisque la famille cède surtout au prestige du titre d'Olmers et à la crainte de voir la grande situation d'un homme tel que le Bourgmestre et Doyen Staar compromise par la fuite de certaine voleuse condamnée à la peine du poteau pour le lendemain : imposante cérémonie dont le fiasco irriterait sans nul doute le roi (à ce que pensent ces braves petites gens), sans l'entremise officieuse d'Olmers!

Un détail qui montre bien ce mélange de morgue puérile et de laisser aller familier signalé plus haut, c'est la bonhomie avec laquelle ce Bourgmestre si gonflé, si bouffi de vanité et si infatué de son rang, charge mademoiselle Sabine, sa jeune et charmante tille, de mener leur hô-te inconnu et imprévu, Ohners, dans la chambre qui lui est destinée. Certains passages du dialogue d'Olmers et de Sabine nous sembleraient un peu trop décidés. Tout cela est loin, pourtant, du marivaudage virginal des ingénues dégourdies do Shakspeare. Après tout, même dans le débit cavalier de Béatrix ou de Rosalinde et de leurs amoureux; honni soit gui mal y pense! Le grand danger rient plutôt, en cela comme en presque tout, des choses dont on ne parle pas; et mieux vaut, sans contredit, l'eau courante et un peu folle, l'eau qui jase, que l'eau qui dort.

LA

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