‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 35 sur 442 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

sittah. — Je t'en conjure, Al-Hafi, sois discret.

saladin. — Voilà cependant qui est singulier. De quoi Sittah pourrait-elle supplier si solennellement, si ardemment un étranger, un derviche, de préférence à moi, à son frère? Parle, derviche; Al-Hafi, je te l'ordonne.

sittah. — Ne t'occupe pas, mou frère, d'une bagatelle plus qu'elle n'en vaut la peine; tu sais que je t'ai à diverses fois gagné aux échecs la même somme qu'aujourd'hui. Comme je n'ai nul besoin d'argent, comme en ce moment la caisse d'Hafi n'est pas trop pleine, mes créances y sont restées : mais ne t'inquiète pas ; je ne veux, pas, mon frère, en faire cadeau ni à toi, ni à Hati, ni à la caisse.

le derviche. — Oui; si ce n'était que cela.

sittah. — C'est encore la même chose; j'ai laissé dans la caisse ce qui me revient sur la pension que tu me fais : je n'ai rien touché depuis plusieurs mois.

le derviche. — Ce n'est pas encore tout.

saladin. — Ce n'est pas tout ? Parleras-tu ?

le derviche. — Depuis que nous attendons cet argent d'Egypte, elle a...

sittah, à Saladin. — Ne l'écoute pas.

le derviche. — Non-seulement elle n'a rien reçu...

saladin. — Bonne fille! Mais elle a même avancé de l'argent, n'est-ce pas?

le derviche. — Elle a entretenu toute la cour; elle a défrayé toute votre dépense.

saladin. — Ah ! c'est bien là ma sceur!

(Tl Tembrasse. )

sittah. — Et qui, si ce n'est toi, mon frère, m'a rendue assez riche pour faire cela ?

le derviche. — Et il la rendra bientôt aussi pauvre qu'il l'est.

saladin. — Moi, pauvre? son frère, pauvre?... Quand ai-je eu davantage? quand ai-je eu moins... Un vêtement, une épée, un cheval et un Dieu ! que me faut-il de plus ? que peut-il me manquer?— Et cependant Al-Hafi, je pourrais me fâcher contre toi. .

siTTAii. — Ne le gronde pas, mon frère; si je pouvais aussi alléger les soucis de mon père- !

saladin. — Ah ! ali f tu détruis tout d'uu coup mon contentement. — Moi, pour moi, je ne manque de rien, je ne puis manquer de rien. Mais lui, il manque, et nous par conséquent en lui. — Dis, que ferons-nous? — Il ne viendra peut-être rien d'Egypte d'ici à longtemps : où cet argent est-il arrêté? Dieu le sait; cependant tout est encore tranquille de ce côté-là... Supprimer, retrancher, épargner, je le veux bien; j'y consentirais très-volontiers, si cela ne touchait que moi, n'atteignait que moi, et n'importait à nul autre... Mais cela peut-il se faire? Il faut pourtant que j'aie un vêtement, une épée, un cheval. — Je ne puis pas non plus rien retrancher à mon Dieu : il se contente déjà de si peu; de mon cœur! — J'avais beaucoup compté1, Hall, sur les excédants de ta caisse.

le derviche. — L'excédant? — Dites, vous-même, ne m'auriez-vous pas fait empaler ou pour le moins étrangler, si vous m'aviez pris en excédant; ah! pour de la malversation, on aurait pu s'y risquer plutôt !

saladin. — Hé bien, que ferons-nous donc?... Ne pouvais-tu pas emprunter d'abord à un autre qu'à Sittah!

siTTAH. — Aurais-je voulu, mon frère, me laisser enlever ce droit? me le laisser enlever par lui ? Je; le réclame encore. Je ne suis pas encore tout à fait à sec.

saladin. — Pas tout à fait? il ne manquait plus que cela! — Dépêche-toi, Hati, prends des mesures; emprunte à qui tu voudras et comme tu voudras; va, emprunte, promets! — Seulement, Hafi, n'emprunte pas de ceux que j'ai enrichis : car, emprunter à ceux-là, ce serait redemander. Va aux plus avares, ils me prêteront volontiers : ils savent trop bien que leur argent fructifiera dans mes mains.

le derviche. — Je n'en connais aucun.

sittah. — Il me souvient, Hati, d'avoir ouï dire que ton ami était de retour.

le derviche, embarrassé. — Mon ami? mon ami? qui donc?

siiTAii. — Ton juif tant vanté.

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