‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 36 sur 442 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

le derviche. — Le juif tant vanté? vanté par moi?

sittah. — A qui Dieu, je me souviens bien de l'expression dont tu te servis un jour en parlant de lui, à qui son Dieu a donné en abondance le plus grand et le moindre de tous les biens de ce monde.

le derviche. — Ai-je dit cela? — Que voulais-je donc dire ?

sittau. — Le plus petit, c'est la richesse; le plus grand c'est la sagesse.

le derviche. — Comment, j'ai dit cela d'un juif? d'un juif!

sittah. — Gomment ne l'aurais-tu pas dit de ton Nathan?

le derviche. — Ah! oui ; c'est de lui qu'il s'agit! de Nathan!... Je ne m'en étais pas d'abord souvenu... vraiment ! Il est donc de retour ici? Ah, ah! ses affaires ne doivent pas être en mauvais état : c'est juste, le peuple l'a surnommé le sage; et aussi, le riche.

sittah. — Et on le nomme, à présent, le riche encore bien plus. Il n'est bruit dans la ville que des marchandises précieuses, des trésors qu'il a rapportés.

le derviche. — Hé bien, s'il est encore riche, il sera le sage aussi.

sittah. — Et si tu t'adressais à lui ? qu'en penses-tu? Hafi?

le derviche. — Et pourquoi à lui?... serait-ce pour emprunter? ah! vous le connaissez bien! lui, prêter?... sa sagesse consiste précisément à ne prêter à personne.

sittah. — Tu m'en avais autrefois fait un tout autre portrait.

le derviche. — Au besoin, il vous prêterait des marchandises: mais de l'argent, jamais; jamais d'argent !... C'est, du reste, un juif, tel qu'il n'y a pas beaucoup de juifs... Il a de la raison; il sait vivre; il joue bien aux échecs. Mais il se distingue de tous les autres juifs, autant par le mal que par le bien. Ne comptez pas sur lui ; n'y comptez pas... Il donne aux pauvres, c'est vrai; et leur donne peut-être autant que Saladin. S'il ne donne pas autant, il donne aussi volontiers, et avec tout aussi peu

d'ostentation. Juif ou chrétien, musulman ou parsi, ce lui est tout un.

sittah. — Et un loi homme....

saladin. — Comment se fuit-il que je n'aie jamais entendu parler de cet homme?

sittah. — Il ne prêterait pas à Saladin? A ce Saladin qui ne demande que pour les autres, et non pour luimême!

le derviche. — C'est là où vous le trouverez pareil aux autres juifs; là, il est tout à fait juif!... Croyez-moi... Il est si avare, si envieux du plaisir de donner! Chaque «Dieu vous le rende » qui se prononce dans le monde, il voudrait le retenir pour lui tout seul. C'est même pour pouvoir donner, qu'il ne prèle jamais à personne. Sa loi lui commande la charité, niais comme elle ne lui commande pas la complaisance, cette charité fait de lui l'homme le moins complaisant du monde. Depuis quelque temps je ne suis pas fort bien avec lui. Ne croyez pas pourtant que je ne lui rende pas justice. Il est bon à tout, mais pas à cela, à cela seulement. Je vais me hâter d'aller frapper à d'autres portes... Je me rappelle un certain Maure, qui est riche et avare... J'y vais; j'y vais.

sittah. — Où cours-tu, Al-Hafi?

saladin. — Laisse-le aller! laisse-le aller!

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