‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 442 sur 442 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Épaisse forêt; dans le fond une cabane de feuillage. — Orage.

cora, portant son fils dans ses bras, hors d'haleine et échevelée, — Je succombe... la nature est plus faible que lamour... Mon cœur voudrait poursuivre... mais je ne puis faire un pas... Tu sommeilles, mon fils; ah! ton père dort... Tu te réveilleras; mon Alonso, jamais... Pourquoi suis-je mère?... pourquoi cet enfant m'enchaîne-t-il à la vie?-.. Je suis si malheureuse «pie je ne puis pas même mourir. — Où suis-je?... où m'entraîne mon angoisse? — Les éclairs jettent quelque clarté dans les ténèbres de la forêt; mais je ne vois point de vestiges humains. Le tonnerre retentit dans les montagnes; il surmonte ma faible voix.

Je ne saurais aller plus loin... mes genoux refusent de me porter... {Elle tombe au pied d'un, arbre.) Aimable enfant! tu souris, exempt de peines. Brillez, éclairs; tonnerre, gronde : l'innocence sommeille dans les bras maternels. — Je veux te préparer ici un lit de mousse et de feuillage; je te couvrirai de mon voile et mourrai ensuite à tes côtés. (Elle forme une couche pour l'enfant qu'elle enveloppe dans so?i voile.) Repose là, dors, et puisses-tu ne te réveiller jamais pour chercher en vain ta nourriture sur le sein- de ta mère expirée. — Qu'est-ce donc que j'éprouve? un nuage obscurcit mon esprit... Quelle défaillance, quelle faiblesse dans tous mes organes!... Est-ce la mort?

(Elle appuie sa tête contre un arbre.)

don alonso, derrière le théâtre et très-éloignê. — Cora !

cora, effrayée. — Qu'ai-je entendu?

don alonso, toujours invisible. — Cora !

cora. — C'est l'écho du tonnerre dans la montagne.

don alonso. — Cora!

cora. — Écoutons; les esprits appellent.

don alonso. — Cora!

cora, se levant. — 0 mon cœur! ne m'abuse pas. C'est la voix d'Alonso.

don alonso. — Cora!

cora, s' éloignant un peu de son fils. — Alonso ! où es-tu?

don alonso. — Cora !

cora, faisant quelques pas du côté d'où vient la voix. — C'est sa voix. Alonso !

don alonso. — Cora !

cora, s' éloignant toujours. — Alonso!... Ah! mes forces se raniment.

don alonso, d'un peu plus près. — Cora ! où es-tu?

cora. — Ici, ici.

(Elle disparaît parmi les arbres. On entend quelque temps encore les voix d'Alonso et de Cora s'appelant réciproquement à une assez grande distance. Ils se rapprochent, et un cri de joie très-éloigué annouce qu'ils se sont rencontrés.)

SCÈNES II, III, IV. — Deux soldats espagnols, ivres, se heurtent contre l'enfant et l'emportent.

cora. — Voici la place, sous ces arbres...

(Elle court à l'arbre, trouve le voile vide, et tombe anéantie par terre.)

noN alonso, Rapprochant de Cora. — Cora! que t'arrive-t-il? 'cora, se levant. — Il n'y est plus.

don alonso. — Dieu éternel !

cora. — Il n'y est plus.

don ai.onso. — Il faut le chercher.

cora. — Mon fils!

don alonso. — Où reposait-il?

cora, montrant la place. — Ici.

don alonso. — Il se sera réveillé et traîné quelques pas plus loin.

cora, cherchant dans les buissons d'alentour. — Nulle part; hélas! nulle part.

don alonso. — Rassure-toi ; nous le retrouverons.

cora. — Fernand! Fernand!

don alonso. — Il ne peut être éloigné.

cora, en cherchant inutilement. — Hélas! il n'y est plus.

don alonso. — Mais reconnais-tu bien sûrement la place?

cora. — N'y ai-je pas retrouvé le voile? {Avec désespoir.) Ah! quelque animal féroce l'aura dévoré.

don alonso. — Ne te livre pas aux pensées les plus funestes.

cora. — Je ne pense rien. Je vois mon fils sanglant...

don alonso. — Pour l'amour de Dieu...

cora. — Il n'y a point de Dieu.

don alonso. — Cora! quelle horrible parole!

cora. — Que lui ai-je fait pour qu'il m'accable d'un tel malheur?

don alonso. — Cora!... chère épouse! viens dans mes bras.

cora, levant les yeux au ciel. — Mon enfant ou la mort.

don alonso. — Vois cette cabane parmi les arbres.

cora. — Ah! c'est là qu'habite le ravisseur de mon fils.

(Elle court vers la cabane.)

don alonso, la suivant. — Cora, prends garde : si des Espagnols étaient là...

cora. — Et si c'était la retraite des mauvais génies! Holà! holà! don alonso. — Laisse-moi te précéder.

cora. — Holà! holà!

las casas. — Qui heurte?

cora. — Rends-moi mon enfant.

las casas. — Jeune femme, que me demandes-tu?

don alonso. — Ciel ! que vois-je? Las Casas!

las casas. — Alonso! c'est toi que je revois!

don alonso. — Mon maître!

las casas. — Mon ami !

cora. — Où as-tu caché mon fils?

las casas. — Que veux-tu dire?

don alonso. — Ah ! dans quel moment nous nous retrouvons!

cora. — Bon vieillard ! tu parais animé de sentiments humains : prends pitié d'une malheureuse mère.

las casas. — Je ne te comprends pas.

cora, embrassant ses genoux. — Je serai ta servante jusqu'à ma mort; mon fils sera ton esclave.

las casas. — Est-elle en démence?

don alonso. — Elle est ma femme ; nous avons perdu notre enfant.

las casas. — Où?

don alonso. — Elle l'avait laissé endormi sous ces arbres.

las casas. — Elle l'y a abandonné?

Cora. avec force : « Tu as raison. Je suis une more dénaturée ; j'ai abandonné mon fils: les dieux m'en punissent ! » Las Casas el Alonso essayent sans succès de calmer son délire : elle crie au secours et voit en imagination son fils expirant; elle le cherche et refuse de les suivre. Alonso veut l'entraîner et lui dit : — « Ton père et ton frère sont arrivés au camp. » — Cora : « Je n'ai ni père ni frère : je n'avais qu'un enfant. » — Elle s'éloigne enfin précipitamment, sans vouloir rien entendre, suivie des deux autres.

SCENES V, VI. — A l'extrémité du camp, des soldats espagnols ont repris Rolla qui croit à une trahison de Pizarre et exprime ironiquement ce doute.

pizarre. — Qui a eu l'audace de maltraiter le sauveur de ma vie?

un soldat. — Cet homme avoue qu'il est un des chefs de son peuple ; il se glissait à travers les avant-postes.

rolla, dédaigneusement. — Se glissait!

le soldat. — Nous l'avons arrêté, et Almagre a commandé de l'enchaîner.

pizarre. — Tu vois que je n'y suis pour rien. Qu'on le délie. (On lui ôte sa chaîne.) Je suis humilié de voir un guerrier tel que Rolla désarmé. [Il lui prése?ite son épêe.) Apprends à mieux connaître les Espagnols; ils savent honorer la valeur dans leurs ennemis.

rolla, prenant Vépèe. — Et les Péruviens savent oublier les outrages. Je te pardonne.

pizarre. — Pardonne seulement si je me montre indulgent pour mes gens, puisque cet accident me procure la satisfaction de te revoir encore une fois.

rolla. — C'est assez de paroles flatteuses; laisse-moi partir.

pizarre. — Comme il te plaira; mais permets que je me réjouisse de la douce espérance que cet événement pourra peut-

ob'2 LA MORT DE ROT, LA.

être nous rapprocher : Rolla et Pizarre ne sont pas faits pour rester éternellement ennemis.

rolla. — Je te promets mon amitié... aussitôt que la mer nous séparera.

Pizarre veut gagner ?i ses intérêts le héros péruvien. — Rolla : « Rolla n'est pas un traître! »

pizarre. — Songes-y, l'amitié dédaignée s'exaspère comme l'amour méprisé.

rolla.— Ah! c'est là où depuis longtemps je t'attendais. Pourquoi te tourmenter toi-même? Jette le masque.

pizarre, dissimulant sa colère. — Rolla, cesse de me méconnaître.

rolla. — Puis-je partir?

pizarre, après quelque hésitation. — Va.

rolla. — Rien ne me retiendra-t-il plus?

pizarre. — Non, si le regret ne te ramène pas.

rolla. — Grâces aux dieux ! Rolla n'a point eu encore à se repentir.

Deux soldais arrivent avec l'enfant, que Rolla reconnaît.

rolla, aux soldats. — Remettez-le moi.

pizarre, se plaçant entre les soldats et Rolla. — Doucement! C'est, dis-tu, l'enfant d'Alonso? rien de mieux. Sois la bienvenue, petite créature : tu me serviras d'otage pour les folies de ton père.

rolla. — Pizarre fait-il la guerre aux petits enfants!

pizarre. — Tu ne m'as pas compris. J'ai une ancienne dette à régler avec Alonso : je pourrais plonger un poignard dans le cœur de cet enfant, et elle serait acquittée... mais acquittée seulement... et Alonso ne me devrait plus rien.

rolla. — Tu as raison, je ne te comprends pas.

pizarre. — Figure-toi cette jolie petite tête au bout d'une lance, et le héros Alonso se précipitant, l'épée à la main, dans les rangs des ennemis, tel qu'un torrent impétueux que rien ne peut arrêter, que... la tête d'un enfant. Hé! il reste pétrifié, laisse tomber son épée et regarde avec horreur la bannière de sang dont les gouttes coulent encore le long de la lance. Ah ! ah! ah!

rolla. — Et lu es un homme!

Pizarre continue; il se représente aussi le désespoir de la mère recevant son mari couvert du sang de son fds. 1! refuse la rançon en anjent offerte par Rolla.

pjzarre. — Fais-lui en fondre une statue et place-la sur son tombeau.

rolla. — Pizarre, tu me dois la vie; que celle de cet enfant en soit le prix.

pizarre. — Veux-tu m'humilier par une si médiocre demande?

bolla. — Renvoie l'enfant; je reste dans tes fers.

pizarre. — Tu es libre.

rolla. — Homme! il est impossible que tu sois assez dénaturé pour qu'il ne reste pas caché quelque part, au fond de ton cœur, un sentiment d'humanité. Je me jette à tes pieds, moi, qui ai conservé ta vie, moi, ton esclave, si tu me livres cet enfant.

pizarre, sans faire attention à Rolla. — L'enfant reste ici.

rolla, furieux. — Pizarre, écoule-moi.

pizarre. — Reconnaissez-vous pour vassaux de l'Espagne... ou cet enfant est mon prisonnier.

rolla, se relevant. — Eh bien ! {Il arrache l'enfant des mains du soldat , et l'embrasse du bras gauche en tirant de l'autre son èpée.) Cet enfant est à moi. Je n'aurai pas reçu cette épée en vain, et qui osera me suivre trouvera la mort.

(Il sort.)

Pizarre, hors de lui, ordonne de le poursuivre et, s'il se peut, de le ramener vivant; puis, voyant qu'il écliappe, de tirer... On lui rapporte que, blessé et sanglant, Rolla s'est fait jour comme par miracle jusqu'aux avant-postes ennemis.

pizarre. — Ah! maudit idolâtre! et cependant je ne puis lui refuser mon admiration. Qu'on me donne mille hommes tels que lui, et je conquerrai l'univers!

SCÈNES VII , VII! , IX. — Place devant le camp des Péruviens. — Ataliba, les bras croisés, la tête penchée sur sa poitrine et arrivant d'un air pensif, se lamente pendant que l'armée sommeille, et songe aux horreurs de la guerre, bien qu'il n'ait pis mérité d'être agité par les remords. Arrivent Cora, ensuite Alonso et Las Casas. — Cora, l'e>prit toujours égaré, redemande au roi son enfant, et dans sa folie l'accable d'imprécations. Tous la regardent avec pitié ; Alonso est au désespoir. EnQn, elle tombe épuisée par terre.

don alonso, à Ataliba, en relevant Cora. — Pardonne à l'égarement d'une mère.

ataliba, s'essuyunt une larme. — Ah! le trône n'a point de dédommagement pour une telle larme.

o54 LA MORT DE ROLLA.

cor a, sotiriant. — Alonso, mon sein me fait mal. Approche mon fils, qu'il suce mon lait. (Épuisée.) Tu es cruel, Alonso... Tu le vois, je meurs... et tu ne veux pas que la mère se délecte encore une fois du sourire de son enfant?

don alonso. — Ah! cette plainte est plus effrayante que sa fureur. Livre-toi à ton désespoir, malheureuse mère! tu n'as plus de fils.

cora, retombant. — Malheureuse mère! tu n'as plus de fils!

Arrive un Péruvien qui annonce Rolla.

ATALIBA ET ALONSO. — Rolla!

(Rolla. dangereusement blessé, entre en chancelant, la pâleur de la mort sur le front, tenant dans sa main droite une épée sanglante et l'enfant sur son bras gauche.)

ataliba. — Dieux 1 que vois- je?

rolla, tombant sur ses genoux, près de Cora. — Cora !... Ton fils...

cora, revenant à elle, reprenant ses forces à la vue de son enfant et lui tendant les bras. — Mon fils!... couvert de sang!

rolla, lui remettant l'enfant. — C'est mon sang.

cora, se précipitant dans ses bras. — Mon fils!... Rolla!

rolla. — Je t'aimais... tu as été injuste pour moi... Je n'en puis plus...

(Il tombe.)

don alonso, se précipitant vers lui. — Rolla! tu meursl rolla. — Pour Cora.

(U expire.)

cora, douloureusement. — Oh ! qui aima jamais comme lui ! — Mon fils, tu es chèrement racheté.

don alonso. — Las Casas! apprends-moi à croire en Dieu. las casas. — Ses voies sont cachées. Prie et résigne-toi.

(La toile tombe.)

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