‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 441 sur 442 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Tonte dans le camp espagnol. — Il fait nuit.

aj.onso seul. — Méprise la mort... c'est ainsi que parlaient les Grecs et les Romains, païens que guidait la sagesse. Rougis, chrétien! tu crains. — Ce dont ils n'avaient qu'un pressentiment est certain pour toi... Un meilleur monde... et tu as peur!... La force de la jeunesse préserve-t-elle d'une mort prématurée?.!. Qu'est-ce qu'une mort prématurée?... Alonso doit-il compter sa vie par les années?. ..N'a-l-il pas possédé Cora?... Cora!... hélas! je touche là aux liens de fleurs qui m'attachent irrésistiblement au monde. Ma femme, mon fils! Ici me retiennent les larmes de l'amour, et là, le sourire de l'innocence. — Non, Cassius, tu n'étais pas époux; Sénèque, tu n'étais pas père. La voix de la

nature crie hautement : Vis! et mon cœur répète hautement ce cri. Un tel vœu serait-il honteux pour le héros et pour l'homme?

— Arbitre de ma destinée ! je désire de vivre.

SCÈNE II. — Alcmso, un soldat apportant deux bouteilles de vin. C'est Eh ire qui l'envoie ; le soldat donne à entendre au prisonnier que la maîtresse de Pizarre s'intéresse à lui.

SCÈNES III et IV. — Elvire, Alonso. — Celui-ci continue de prendre Elvire, sous ses habits masculins, pour un jeune homme. Elle lui révèle qui elle est et lui offre son amour, amour né de l'horreur et de l'admiration. — u Vous me sauver! » s'écrie Alonso.

— « Oui, moi; et tu me sauveras à ton tour. Tu m'arracheras au tourbillon qui noie dans une lie sanglante chaque effort vers la gloire. » Le prisonnier lui dit quels liens l'attachent ailleurs : sa femme, son fils... N'importe! Elvire veut le sauver,» fût-elle sacrifiée: Elvire est possédée d'une passion terrible : la haine de l'un, sinon l'amour de l'autre ! Mais Alonso refuse de massacrer un homme endormi, un homme dont il partagea la table et les dangers. — Resté seul, il s'endort, la conscience en paix, après avoir remis le salut de sa femme à, la garde de Dieu — et de Rolla !

SCÈNES V, VI. — Rolla. en habit de moine, pénètre dans la tente, en attendrissant la sentinelle par l'évocation du souvenir de sa famille absente. — « 0 sainte nature ! lu ne te démens jamais! » s'écrie Rolla. qui avait inutilement tenté de corrompre ce soldat. II réveille Alonso et lui propose de changer d'habiU. Rolla prendra sa place; il n'est, lui, aimé de personne au monde! Aucun lien sacré ne le rattache à la vie. — Il finit par persuader son ami, ou plutôt par le contraindre de fuir, en l'assurant qu'il saura tenir Pizarre en respect! — Une fois seul, Rolla exprime sa vraie pensée : il sait le sort qui l'attend, et s'y résigne.

SCÈNES VII, VIII, IX. — Elvire revient, croyant trouver Alonso. Rolla lui apprend la fuite de ce dernier; et, comme Elvire fait mine de s'élancer à sa poursuite, il l'arrête et menace le prétendu jeune homme. Rolla et Elvire se déclarent l'un à l'autre qui ils sont. Des répliques brèves et pressées s'échangent. Elvire est prise d'admiration pour Rolla comme précédemment pour Alonso ; et Rolla, comme Alonso, rejette avec horreur la proposition de tuer Pizarre endormi. C'est une situation qui se répète. — Cependant Rolla finit pjar accepter le poignard et pousse Elvire devant lui, mais en refusant d'égorger la sentinelle.— « Pourquoi? demande Elvire. — Ce soldat est un homme. — Elvire : Eh bien ! — Rolla : Un homme, m'entends-tu? Tous les hommes ne sont pas des hommes. » — Ce soldat incorruptible, mais dont le coeur s'est ému, Rolla ne le tuera point! — On l'emmène donc, en lui promettant qu'il ne lui arrivera pas malheur. — Nous nous trouvons ensuite transportés dans la tente de Pizarre.

pizarre seul, s' agitant, endormi sur un lit de repos, et prononçant des mots entrecoupés. — Du sang!... du sang!... point de grâce... Vengeance!... vengeance!... Frappez... C'est cela... Le tronc couché sur la terre... Ha! ha! ha! — Les cheveux blonds... rougis de sang...

SCÈNES X, XI, XII. — Elvire et Rolla entrent avec précaution et sans bruit; Elvire laisse Rolla seul près de Pizarre endormi.

rolla, le considérant. — Voilà donc le destructeur de notre repos, le brigand qu'un dieu en courroux nous a envoyé pour fléau! Il dorl. Un tel homme peut donc aussi dormirl

pizarre, rêvant. — Laissez-moi!... laissez-moi!... Spectres éloignez-vous. Oh ! oh !

rolla. — Je me trompais... il ne saurait dormir. Méchants! venez voir ce spectacle! c'est ainsi que dorment les coupables.

pizarre, se levant avec effroi. — Qui est là ! Gardes 1

rolla, tirant un poignard. — Point de bruit, ou c'est fait de toi.

nzARRE. — 0 trahison !

rolla. — Parle bas; je te l'ordonne.

pizarre. — Qui es-tu?

rolla. — Tin Péruvien, comme tu peux le voir : mon nom est Rolla. Ta vie est en ma puissance. Tu appellerais en vain du secours ; ce bras serait plus prompt que ta garde.

pizarre. — Que demandes tu?

rolla. — Je ne veux pas ta mort. J'aurais pu te la donner -durant ton sommeil ; je ne l'ai pas fait : tu dois te rassurer.

pizarre. — Paçle donc.

ll vire, entrant vivement. — Eh bien! Ah! que vois-je? [A Rolla.) Traître!

rolla. — Rolla n'assassine point.

pizarre. — Qui donc? (Regardant fixement Elvire.) Toi? toi? âme vile!

h. vire. — Si j'étais telle, je n'aurais pas projeté ta mort. Je n'ai été guidée ni par la vengeance ni par l'ambition. La seule humanité conduisait mon poignard; il était destiné à un usurpateur, à l'oppresseur d'un peuple innocent. C'est pour rendre au Pérou la paix que tu lui as ravie que j'ai résolu ta mort.

rolla. — Si l'action eût dû être aussi généreuse que le mol if. je t'aurais admirée.

elvire. — Elle l'est plus qu'aucune de celles que j'ai pu faire. Que ne l'ai-jc exécutée moi-même? pourquoi te l'ai-je confiée?

Apprends, ami inconsidéré des hommes, qu'il y avait plus de pitié à l'immoler qu'à l'épargner.

pizarre. — Tais-toi, furie! tu l'éprouveras, cette pitié!

Il ordonne qu'on la saisisse et lui promet des supplices inconnus. Elle lui tient tète , lui rappelle ses crimes , et le maudit au nom de son honneur flétri. « Toi, Rolla, dit-elle, tu m'as trompée: je te le pardonne. Que ton mépris ne me suive pas dans la tombe ! J'étais autrefois une fille douce, pieuse et sans reproche. Si tu savais comment cet hypocrite... me conduisit par degrés dans le gouffre du crime, ahl sans doute tu me plaindrais. » — « Rolla : Je te plains! »

SCÈNE XIII. — Rolla informe Pizarre de la fuite d'Alonso : malgré sa fureur, Pizarre ne peut s'empêcher d'admirer le dévouement du chef péruvien. D'ailleurs il lui doit la vie. « ... Je t'ai une grande obligation. Parle : comment puis-je te récompenser? »

rolla. — Peux-tu le demander?

pizarre. — Tu es libre.

rolla. — Sans doute.

pizarre. — Reconnais que tes ennemis t'égalent en générosité.

rolla. — Tu fais ton devoir.

pizarre. — Va, et si nous nous rencontrons de nouveau les armes à la main...

rolla. — Alors, nous nous combattrons comme de braves gens.

pizarre. — Je t'épargnerai toujours.

rolla. — N'en fais rien; car maintenant que je te connais, tu seras le premier que je chercherai sur le champ de bataille. En attendant, adieu; que le ciel te rende meilleur! [Il va et revient.) Encore un mot : la sentinelle de la tente d'Alonso a fait son devoir; elle est innocente de l'évasion de mon ami. Pardonne-lui.

pizarre. — Tu demandes beaucoup.

rolla. — Si ma demande est vaine, je reste ici, et je réclame le châtiment que ce malheureux doit souffrir.

pizarre. — Quoi! tu voudrais exposer ta vie pour un soldat obscur?

rolla. — C'est un homme que j'ai entraîné dans le malheur.

pizarre. — Va en paix; je lui pardonne.

rolla. — Donne-m'en ta main pour gage.

pizarre, lui tendant la main. — Soyons amis.

rolla. — Vis paisiblement au milieu de nous. Sers ton Dieu,

nous servirons le nôtre ; sois l'ami de la vertu, et tu seras le mien.

pizarre. — Si le trône de Quito, but essentiel de mes travaux, m'est cédé...

rolla. — Brisons là. Adieu.

pizarre, après une pause. — Et je le laisse aller tranquillement! Il est dangereux d'écouter un enchanteur; on se laisse involontairement bercer. Mais il a ma parole. Ma parole! faut-il que je demande à un prêtre si l'on doit la tenir envers un idolâtre? Mais celui-ci est un héros, et les héros ont tous la même croyance.

(Il sort.)

SCÈNES XIV, XV. — Lieu voisin du camp des Péruviens. — Ataliba, se reposant sous un arbre, rêve aux tristes conditions du la victoire. — Un courtisan lui annonce que les Espagnols ont refusé la rançon d'Alonso, que l'année est consternée de la disparition de Rolla, et que Gora s'en est allée avec son ûls on ne sait où.

SCÈNE XVI. — Arrive Alonso, qui demande une épée et cinq cents hommes pour délivrer son ami. Alonso apprend que sa femme, en quittant le champ de bataille, s'est perdue dans la foret, qui fourmille d'ennemis. Il frissonne, et veut d'abord courir à sa recherche.

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