‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 49 sur 442 · ACTE H, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE H, SCENE IX

nathan. — Quoi? de quoi s'agit-il?

le derviche. — C'est que... ce n'est pas ma faute, Dieu sait que ce n'est pas ma faute... Que n'ai-je pas dit sur vous de vrai et de faux pour empêcher cela !

nathan. — Empêcher quoi? de quoi s'agit-il?

le derviche. — Que vous êtes devenu son defterdar. Je vous plains, mais je ne veux pas en être témoin; je pars à l'heure même, je pars: je vous ai déjà dit où je vais, et vous connaissez le chemin. Avez-vous quelque commission pour ma route? dites, je suis à votre service; mais il ne faut pas me donner plus qu'un homme nu ne peut emporter. Je pars, répondez vile.

■nathan. — Réfléchis donc, Al-Hafi; réfléchis que je ne sais rien du tout. Que bavardes-tu donc là?

le derviche. — Vous allez donc les porter tout de suite, les bourses?

nathan. — Les bourses ?

le derviche. — Hé oui ! l'argent que vous devez avancer à Saladin.

nathan. — Et il ne s'agit de rien autre chose.

le derviche. — Et je pourrais consentir à vous voir jour à jour dévoré jusqu'aux os? Je consentirais à voir la prodigalité emprunter, emprunter, emprunter jusqu'à ce que la charité prudente ait vidé ses greniers, au point que les pauvres souris ne trouveraient plus de quoi vivre dans ce lieu de leur naissance ? Vous vous figurez peut-être que celui qui a besoin de votre argent saura suivre vos conseils? Oh bien oui! lui, suivre un conseil! Quand Saladin s'est-il laissé conseiller ? — Réfléchissez seulement, Nathan, à ce qui vient de m'arriver tout à l'heure avec lui.

nathan. — Hé bien ?

le derviche. — Je viens le trouver, pendant qu'il joue aux échecs avec sa sœur. — Sittah ne joue pas mal... et la partie que Saladin croyait avoir perdue, qu'il avait déjà abandonnée, était sur la table; j'y regarde, et je vois que la partie était encore loin d'être perdue.

nathan. — Oh ! quelle découverte pour toi !

le derviche. — Il n'avait qu'à garer son roi de l'échec

en le mettant derrière le pion. — Si je pouvais seulement vous montrer le coup.

nathan. — Oh ! je m'en rapporte bien à toi.

le derviche. — Car alors sa tour pouvait agir, et c'était fini... J'ai voulu lui montrer tout cela, je l'ai appelé... Imaginez...

nathan. — Est-ce qu'il n'a pas été de ton avis?

le derviche. — Il ne m'a pas même écoulé, et dédaigneusement il est venu renverser et brouiller tout le jeu.

Nathan. — Est-il possible?

le derviche. — Et il a dit qu'il voulait être mat, qu'il le voulait ! Cela s'appelle-t-il jouer?

Nathan. — Oh ! non ; cela s'appelle se jouer du jeu.

le derviche. — Et ils ne jouaient pas des coquilles de noix.

nathan. — De l'argent par-ci, de l'argent par-là, c'est la moindre chose; mais ne pas t'écouter du tout! ne pas l'écouter sur un sujet d'une telle importance ! ne pas admirer en loi ce coup d'oeil de l'aigle ! c'est cela, c'est cela qui crie vengeance, n'est-ce pas?

le derviche. — Comment donc ! Je ne vous dis cela qu'afm que vous puissiez voir quelle tète il a. Bref, pour moi, je ne puis pas tenir plus longtemps avec lui : je viens de courir chez tous ces Maures crasseux et de leur demander qui veut lui prêter. Moi qui n'ai jamais mendié pour moi, il faut que je m'en aille emprunter pour un autre. Emprunter n'est pas beaucoup mieux que mendier, de même que prêter, prêter à usure n'est pas beaucoup mieux que voler. Parmi mes bienfaiteurs, au bord du Gange, je n'aurai besoin ni de l'un ni de l'autre, et n'aurai pas besoin non plus d'être l'instrument de l'un ni de l'autre. Vers le Gange, sur les rives du Gange, il y a encore des hommes; ici vous êtes le seul qui seriez digne de vivre au bord du Gange : voulez-vous y venir avec moi? — Laissezlui, abandonnez-lui voire dépouille; c'est à cela seul qu'il a affaire; de proche en proche, c'est à ce point qu'il vous conduira; vous vous préserveriez ainsi tout d'un coup de celle vexation : je vous offre un asile, venez, venez.

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