ACTE III, SCENE II
Les templiers doivent toujours se conduire de la sorte; comme ils sont un peu mieux dressés que les chiens, ils vont rapporter dans le feu tout aussi bien que dans l'eau.
le templier qui pendant ce temps a observé Recha avec étonnement et trouble. — 0 Daya! Daya! si dans un moment de chagrin, d'impatience et de caprice, je t'ai mal reçue, pourquoi lui as-tu rapporté chaque sottise qui a pu s'échapper de ma bouche? C'est se venger sensiblement, Daya; mais si tu voulais à présent prendre un peu mon parti auprès d'elle?
daya. — Je ne crois pas, chevalier, je ne crois pas que ces traits dirigés contre son cœur vous aient fait grand tort.
recha. — Comment, vous aviez du chagrin? et vous étiez plus avare de votre chagrin que de votre vie?
le templier. — Douce, aimable enfant, mon âme est partagée entre ce que je vois et ce que j'entends. Ce n'est pas là cette jeune tille que j'ai retirée du feu ! non, non, ce n'est pas elle; car qui aurait pu la connaître et ne pas se jeter dans le feu pour l'en retirer? m'aurait-on attendu pour cela?... Il est vrai que la frayeur peut changer les traits.
(Silence, pendant lequel il est absorbé par le plaisir de la regarder.)
recha. — Mafs moi, je vous trouve encore le même. Nouveau silence; elle reprend ensuite pour le tirer de sa distraction.) Hé bien ! chevalier, dites-nous donc ce que vous êtes devenu pendant tout ce temps? Je pourrais presque vous demander où vous êtes en cet instant même.
le templier. — Je suis... où peut-être je ne devrais pas rire.
recha. —■ Qu'étiez-vous devenu? N'étiez- vous pas aussi où vous ne deviez pas être?... Cela n'est pas bien.
le templier. — J'étais... j'étais... Comment nommezvous cette montagne?... sur le Sinaï.
recha. — Sur le Sinaï... Ah! tant mieux! je pourrai enfin avec certitude savoir s'il est vrai...
le templier. — Quoi donc? quoi? S'il est vrai qu'on y voie encore le lieu où Moïse fut en la présence de Dieu, lorsque...
recha/ — Non, ce n'est pas cela: quelque part qu'il fût, il était en la présence de Dieu; j'en sais assez là-dessus.'Mais j'apprendrai de vous avec plaisir s'il est vrai que.... qu'il soit beaucoup plus fatigant de descendre cette montagne que de la gravir; car, voyez-vous, j'ai toujours éprouvé- le contraire pour toutes les montagnes où je suis montée. Hé bien, chevalier, vous vous détournez de moi; ne voulez-vous plus me voir?
rAz templier. — C'est que je voudrais vous entendre.
recïïa. — Peut-être ne voudriez -vous point me laisser remarquer que vous souriez de ma simplicité, de ce que je ne sais rien de plus important à vous demander au sujet de cette montagne, la plus sainte de toutes les montagnes, n'est-ce pas?
le templier. — Alors il faut que je regarde encore dans vos yeux. Eh quoi! vous les baissez, vous dissimulez votre sourire, vous voulez me cacher ce que je comprends si bien, ce que je lis dans votre physionomie incertaine, ce que vous me dites si clairement. Ah ! Recha, Recha ! qu'il parlait vrai en disant : « Quand vous la connaîtrez ! »
recua. — Qui a dit cela ? de qui vous l'a-t-on dit ?
le templier. — « Quand vous la connaîtrez I » m'a dit votre père : c'était de vous qu'il parlait.
data. Et moi, n'en avais-je pas dit autant? Ne l'avais-jc pas^dit?
le templier. — Mais où est-il donc? où est votre père? Est-il encore chez le sultan?
reciu. — Sans doute.
le templier. — Encore, encore? Ah! quel oubli? non, non, il n'y est sûrement plus. Il doit m'attendre près du cloître; cela est certain; nous en sommes convenus, je m'en souviens. Permettez, j'y vais, je vais le chercher.
daya. — C'est mon affaire; demeurez, chevalier, demeurez; je le ramènerai a l'instant.
le templier. — Non pas, non pas; c'est moi qu'il attend et non pas vous. D'ailleurs, il se pourrait bien.... qui