‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 52 sur 442 · ACTE III, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE I

pas encore effacée en ton Ame, aurait-elle plus de force que les miens en personne, quand je peux les voir, les entendre, les toucher?

data, — Résiste tant que tu voudras : les voies du ciel sont les voies du ciel. Et si celui qui fut ton sauveur par l'ordre de son ï)ieu, du Dieu pour lequel il combat, te conduisait dans le pays, vers le peuple, pour lesquels tu es née?

recda. — Daya! que recommences-tu donc à me dire, chère Daya? tu as vraiment de bien singulières idées ! « Son Dieu, son Dieu, pour lequel il combat ! » À qui Dieu appartient-il? qu'est-ce qu'un Dieu qui appartient à un homme, qui a besoin que des hommes combattent pour lui?... Et comment peut-on savoir pour quel coin de terre on est né, si ce n'est pas pour celui où l'on est né... Ah ! si mon père t'entendait! Que t'a-t-il donc fait pour que tu me présentes toujours le bonheur comme possible loin de lui? que t'a-t-il donc fait pour que tu te plaises à mêler les herbes stériles et les fleurs de ton pays aux semences de la pure raison qu'il a répandues dans mon âme?... Chère, très-chère Daya, il ne veut pas que tes fleurs bigarrées croissent sur ce sol... et il faut que je te le dise : je sens moi-même que si j'étais parée de tes fleurs, elles m'énerveraient, elles m'épuiseraient; je sens que leur parfum, leur parfum aigre-doux me causerait de l'enivrement et du vertige!... Ton cerveau y est plus accoutumé; je ne te blâme pas d'avoir des nerfs plus robustes et plus en état de le supporter : seulement, il ne me convient pas à moi... Et déjà ton ange? combien peu il s'en est fallu qu'il me rendit folle tout à fait!... Je rougis encore de cette niaiserie. quand je vois mon père.

daya. — Niaiserie! comme si l'on n'avait le sens commun que dans cette maison?... Niaiserie, niaiserie !... Si seulement j'osais parler 1

recha. — Tu n'oses pas? Quand n'ai-je pas été tout oreille, chaque fois qu'il t'a plu de m'enlretenir des héros de la croyance? N'ai-je pas toujours payé le tribut de mon admiration à leurs actions, le tribut de mes larmes à leurs souffrances? Sans doute leur croyance n'est pas ce qui, en

6t NATHAN LE SAGE.

eux, m'a para le plus digne des héros. Mais alors la leçon qui m'a enseigné que notre confiance en Dieu ne dépend en aucune façon de nos opinions sur Dieu, me semblait d'autant plus consolante... Chère Daya, mon père nous l'a dit souvent : pourquoi donc toi-même qui en es convenue avec lui, pourquoi t'efforces-tu de renverser en secret ce que tu as déifié avec lui? — Chère Daya, cette conversation n'est pas fort à propos, lorsque nous attendons notre ami... Elle est cependant importante pour moi, car je veux savoir si lui aussi... — Écoute, Daya!... N'arrive-t-on pas à notre porte? si c'était lui?... Écoutons.

i On entend quelqu'un derrière le théâtre qui ouvre la porte, en di ant C'es/ ici; entre:.)

LES PRÉCÉDENTS, LE TEMPLIER

recha contient son émotion, se remet et veut se jeter aux pieds du templier. — C'est lui!... C'est mon sauveur!

le templier. — C'est uniqueiiieiit pour éviter cela que je suis venu si tard; et cependant...

recua. — Je ne veux rien autre chose que remercier Dieu encore une fois aux pieds de cet homme orgueilleux : ce n'est pas cet homme que je veux remercier, cet homme ne veut point de mes remercîments; il n'en veut pas plus que n'en voudrait le seau activement employé à éteindre le feu : il se laisse remplir, il se laisse vider, tout cela lui est égal1... Tel est cet homme : il a été lancé dans le feu, je suis tombée par hasard dans ses bras; j'y suis restée par hasard attachée, comme une étincelle qui serait tombée sur son manteau, jusqu'à ce que, je ne sais comment, nous ayons tous deux été rejetés hors des flammes. Quel sujet de reconnaissance y a-t-il là? En Europe, le vin fait faire des actions bien plus prodigieuses.

1 . Mot à mot, en allemand : rien pour moi, rien pour loi, germanisme qui ne peut se transporter littéralement en français.

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