‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 62 sur 442 · ACTE III, SCENE VII · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE VII

tends, j'entends. Dépêche-loi d'achever ton conte. Hé bien !

natoan. — Je suis ù la fin; ce qui suit s'entend de soimême. A peine le père fut-il mort, que chacun se présente avec son anneau et veut être chef de la famille. On examine, on se dispute, on plaide; c'est en vain : le véritable anneau n'était pas démontrable... {Il s arrête et attend une réponse du sultan) aussi peu démontrable que la vraie croyance l'est pour nous en ce moment.

saladin. — Quoi! serait-ce la réponse à ma question?

nathan. — C'est seulement pour m'excuser si je n'ose pas distinguer les anneaux, puisque le père les a-fait faire avec l'intention qu'on ne pût les distinguer.

saladin. — Les anneaux! .. Ne te joue pas de moi davantage. Je crois que les religions dont je t'ai parlé se distinguent assez Tune de l'autre. Différence de vêtements, différence même dans le boire et le manger.

nathan. — Leurs fondements seuls ne sont pas différents. Car ne se fondent-elles pas toutes sur l'histoire écrite ou traditionnelle? Et l'histoire ne doit-elle pas recevoir son unique sanction de la foi et de la croyance? n'estce pas? Et de qui la foi et la croyance peuvent-elles le moins être mises en doute? N'est-ce pas de nos parents ? de ceux qui nous ont transmis leur sang? de ceux qui, depuis notre enfance, nous ont donné des preuves de leur amour? de ceux qui ne nous ont jamais trompés que lorsqu'ils croyaient salutaire de nous tromper? Pourquoi croirais-je moins à mes parents que toi aux tiens? ou bien, au contraire, puis-je exiger de toi que tu accuses les tiens de mensonge, pour ne point contredire les miens ? — Changeons d'hypothèse : n'est-ce pas de même pour les chrétiens? n'est-il pas vrai?

saladin, à part. — Par le Dieu vivant, cet homme a raison, je demeure muet.

Nathan. — Revenons à nos anneaux. Comme je disais, les fils plaidèrent, et chacun jura devant le juge qu'il tenait l'anneau directement de la main de son père , comme en effet cela était vrai, après avoir depuis longtemps, disaient-ils, reçu la promesse de jouir de tous les

privilèges do l'anneau, ce qui n'était pas moins vrai. Le père, affirmait chacun d'eux, n'avait pu être faux envers lui; et plutôt que concevoir un soupçon sur lui, sur ce père tant aimé, il ne pouvait, quel que fût son penchant à penser que du bien de ses frères, s'empêcher de les accuser de supercherie, et jurait qu'il saurait découvrir les imposteurs, qu'il saurait se venger.

saladin. — Et le juge? Je suis curieux d'entendre ce que tu feras dire au juge. Parle.

Nathan. — Lejuge dit : « Si vous ne faites pas sur-lechamp comparaître voire père, je vous renvoie de mon tribunal. Pensez-vous que je sois ici pour deviner des énigmes? ou voulez-vous attendre jusqu'à ce que la vraie bague prenne elle-même la parole?... Mais arrêtez : j'entends dire que l'anneau véritable possède la vertu miraculeuse de rendre son maître agréable devant Dieu et devant les hommes. Cela doit décider la question, car les fausses bagues ne pourront opérer cet effet. Hé bien! lequel de vous est le plus aimé des deux autres? Allons, répondez?.... Vous vous taisez?... Vos anneaux n'ont qu'une influence intérieure, et n'agissent pas au dehors; chacun ne sait que se préférer aux autres. Ah ! vous êtes les trois trompeurs trompés ! Vos anneaux sont tous les trois faux; l'anneau véritable avait été vraisemblablement perdu. Pour cacher, pour réparer sa perte, votre père avait fait faire trois anneaux pour un. »

saladin. — Excellent! excellent!

nathan. — « Et ainsi, continua le juge, si vous ne voulez pas de mon conseil au lieu de ma sentence, retirezvous. Mais mon conseil est celui-ci : Laissez les choses absolument comme elles sont. Puisque chacun de vous tient son anneau de son père, que chacun se croie assuré d'avoir le véritable anneau. Il est possible que votre père n'ait pas voulu supporter plus longtemps dans sa maison la tyrannie d'un anneau. Il est certain qu'il vous aimait tous les trois, tous les trois également, puisqu'il n'a pas voulu en opprimer deux pour favoriser un seul. Eh bien, que chacun de ses enfants imite son sincère amour; exempt de préjugés, que chacun de vous s'efforce à l'envi de mettre

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