ACTE III, SCEXE X
pourrait encore nous voir au lieu où nous sommes. — Venez plus de ce cô(é, derrière cet arbre.
le templier. — Qu'est-ce donc?... quel si grand mystère ? qu'y a-t-il ?
daya. — Oui, vous l'avez deviné, c'est un mystère qui m'amène vers vous, c'est un double mystère; car, moi, je n'en sais qu'un, et l'autre, il n'y a que vous qui le sachiez. Puisqu'il en est ainsi, faisons un échange; confiez-moi le vôtre, je vous confierai le mien.
le templier. — Avec plaisir... Il faut seulement que je sache ce vous appelez mon secret; c'est ce que le vôtre éclaircira. — Commencez toujours.
daya. — Ah! voyez donc!... Non, seigneur chevalier, d'abord vous, et puis moi; car, croyez-moi, mon secret ne vous servirait à rien, si je ne savais pas d'abord le vôtre... Allons! vite; si je le découvre par mes questions, vous ne m'aurez rien confié. Mon secret demeurera secret, et le vôtre sera connu Pauvre chevalier! pouvez-vous imaginer, vous autres hommes, dérober un tel secret à des femmes ?
le templier. — Un secret que souvent nous-mêmes ne savons pas avoir.
daya. — Cela peut être... Il faut donc que j'aie l'amitié de vous le faire d'abord connaître. Dites, que signifie d'avoir quitté la place tout d'un coup, sans dire gare?^Pourquoi nous avoir ainsi faussé compagnie ? pourquoi n'être pas revenu avec Nathan?... Recha a-t-elle fait si peu d'impression sur vous ? ou bien en a-t-elle fait une si grande, si grande, si grande !... Vous voulez me laisser reconnaître tous les efforts du pauvre oiseau qui veut se dégager de la glu... allons : avouez-moi tout de suite que^vous l'aimez jusqu'à la folie; et je vous dirai que...
le templier. — Jusqu'à la folie? vraiment vous me paraissez vous y connaître à merveille !
daya. — Convenez seulement de l'amour, je vous fais grâce de la folie.
le templier. — Parce que cela s'entend de soi-même? — Un templier aimer une juive!
daya. — Cela ne paraît pas, il est vrai, fort raisonna-
ble; mais il y a souvent dans une chose plus de raison que nous ne le soupçonnons, et il ne serait pas si étrange que le Sauveur nous conduisit à lui par des voies où l'homme prudent n'aurait pas de lui-même voulu passer.
le templier. — Voilà qui est bien solennel!... (Et si au lieu du Sauveur, je mets la Providence, n'aurait-elle pas raison?) — Vous me donnez plus de curiosité que je ne. suis habitué à en avoir.
daya. — Oht nous sommes dans le pays des miracles.
le templier. — (Oui, des merveilles; et cela peut-il être autrement? tout l'univers s'assemble et se presse vers ces lieux.) Chère Daya, tenez pour avoué ce que vous demandez. Oui, je l'aime; oui, je ne sais comment vivre sans elle; oui...
daya. — Est-ce bien sûr, bien sûr?... jurez-moi donc, chevalier, que vous voulez la prendre pour femme, que vous voulez la sauver ; la sauver pour ce inonde, la sauver pour l'éternité.
le templier. — Et comment?... comment le pourraisje?... comment pourrais-je jurer ce qui n'est pas en mon pouvoir?
daya. — Cela est en votre pouvoir : d'un seul mot je vais le mettre en votre pouvoir.
le templier. — Et son père ne s'y opposerait point?
daya. — Ah ! le père, le père I le père y sera bien forcé.
le templier. — Forcé, Daya? il n'est pas tombé aux mains des brigands; il ne doit pas être forcé.
daya. — Hé bien ! il sera forcé de le vouloir, de le vouloir de bonne volonté.
le templier. — Forcé, et de bonne volonté! — Mais si je vous disais, Daya, que moi - même j'ai déjà essayé de toucher celte corde.
daya. — Comment ! il n'a pas accepté?
le templier. — Il m'a accueilli avec une incertitude qui m'a offensé.
daya. — Que dites- vous? Comment, vous avez laissé paraître l'ombre d'un désir de posséder Recha, et il n'a pas sauté de joie? il se serait froidement retiré? il aurait fait des difficultés?