ACTE III, SCENE X
le templier. — Oui, ou à peu près.
data. — Ainsi donc, je ne balancerai pas un moment de plus.
(Silence.)
le templier. — Et pourtant, vous balancez?
data. — Cet homme est cependant si bon! je lui ai moimême tant d'obligations!... et qu'il ne veuille rien entendre! Dieu sait si le cœur me saigne de le contraindre ainsi.
le templier. — Je vous en conjure, Daya, tirez -moi promptement et tout à fait de cette incertitude!... Mais vous-même êtes- vous encore incertaine si ce que vous projetez est bon ou mauvais, louable ou honteux; alors, taisez-vous, j'oublierai que vous avez quelque chose à taire.
daya. — Cela excite au lieu d'arrêter. — Hé bien! sachez donc que Rccha n'est pas une juive; elle est.... elle est chrétienne.
le templier, froidement. — Ahl ah! je vous souhaite bien du bonheur! Cela a-t-il étp bien difficile?... Il ne faut pas craindre les douleurs de l'enfantement; continuez avec le même zèle à peupler le ciel, puisque vous ne pouvez plus peupler la terre.
daya. — Comment, chevalier, ce que je vous ai appris méritait-il celte raillerie? Je vous annonce que Recha est chrétienne; et vous, chrétien, vous, templier, vous qui l'aimez, vous n'en avez pas plus de joie!
le templier. — Eymrtout, quand elle est chrétienne de votre façon.
daya. — Ah! c'est ainsi que vous l'entendez; mais qu'importe? — Non, je vois celui qui doit la convertir, son bonheur est d'être depuis longtemps ce qu'on a voulu l'empêcher d'être.
le templier. — Expliquez-vous, ou.... allez- vous-en.
daya. — Elle est chrétienne dès son enfance, née de parents chrétiens; elle est baptisée...
le templier, vivement. — Et Nathan?...
daya. — N'est pas son père.
le templier. — Nathan n'est pas son père? — Savezvous ce que vous dites?
daya. — La vérité, qui m'a fait souvent pleurer des larmes de sang ! Non, il n'est pas son père.
le templier. — Et il l'aurait seulement élevée comme sa tille? il aurait élevé un enfant chrétien comme une juive ?
daya. — C'est ainsi.
le templier. — Elle ne sait pas de qui elle est née? Elle n'a jamais appris de lui qu'elle est née chrétienne, et non pas juive?
daya. — Jamais.
le templier. — Et ce n'est pas seulement l'enfant qu'il a élevée dans cette erreur, il a aussi laissé la jeune tille dans celte erreur?
daya. — Malheureusement.
le templier. — Nathan 1 comment I le bon, le sage Nathan se serait permis de fausser ainsi la voix de la nature ? de détourner ainsi l'effusion d'un cœur, qui, abandonné à lui-même, aurait pris une autre route? Daya, assurément, vous m'avez conlié quelque chose de fort important, — qui peut avoir des suites; quelque chose dont je suis fort troublé, sur quoi je ne sais point me résoudre dans le moment. Donnez-moi du temps, laissez-moi; il va revenir ici; il pourrait nous surprendre. Allez.
daya. — Ce serait ma mort.
le templier. — Je ne me sens pas en ce moment assez raffermi pour lui parler; si vous le rencontrez, dites-lui seulement que nous nous retrouverons l'un et l'autre chez le sultan.
daya. — Mais ne laissez rien apercevoir. Ceci a dû donner le dernier coup à cette affaire; ceci a dû dissiper tous vos scrupules au sujet de Recha. Si ensuite vous la conduisez en Europe, vous ne me laisserez pas ici ?
le TEMPLIER. — C'est ce qu'on verra. Allez, allez.
FIN Di; TROISIEME ACTE.