‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 70 sur 442 · ACTE QUATRIEME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIEME

SCEXE I

Le cloître du couvent.

LE MOINE, et un moment après LE TEMPLIER.

le moine. — Oui, oui, il a raison, le patriarche. Il est sur que je n'ai pas trop bien réussi jusqu'ici dans les choses qu'il m'a confiées. Aussi pourquoi nie confie-t-il de ces choses-là? Je ne veux pas être fin, je ne veux pas être persuasif, je ne veux pas fourrer mon nez partout, je ne veux pas mettre la main à tout. Aurais-j-e donc renoncé au monde pour moi, afin d'avoir encore maille à partir avec le monde pour autrui ?

le templier, s 'avançant précipitamment vers lui. — Bon frère, vous voilà- je vous cherche depuis longtemps.

le MOIHE. — Moi, seigneur?

le templier. — Vous ne me connaissez déjà plus?

le moine. — Si fait, si fait; mais je croyais qu'il ne ni'arriverait plus de revoir Votre Seigneurie de ma vie. J'espérais en la grâce de Dieu, car le bon Dieu sait combien me fut amère la commission dont j'ai été forcé de m' acquitter près de Votre Seigneurie. Il sait si je désirais trouver votre oreille ouverte à mes discours; il sait combien je me suis réjoui, combien je nie suis intérieurement réjoui de ce que vous avez tout rondement, sans grande délibération, repoussé ce qui convenait si mal à un chevalier. Mais pourtant, vous revenez, ma proposition a donc opéré ensuite '?

le templier. — Vous savez déjà pourquoi je viens.'... A peine le sais-je moi-même.

le moine. — Vous avez donc réfléchi : vous avez trouvé que le patriarche n'a point tort; qu'il y a de l'argent et de l'honneur à gagner dans son entreprise; qu'un ennemi est un ennemi, quand bien même il aurait été sept fois notre ange sauveur. Vous avez pesé tout cela aux balances de la chair et du sang, et vous venez vous offrir!... Hélas! mon Dieu!

le templier. — Brave et pieux homme ! soyez tranquille, ce n'est pas pour cela que je viens; ce n'est pas pour cela que je veux parler au patriarche. Je pense encore sur ce point comme je pensais; et je ne voudrais pour rien au monde perdre la bonne opinion dont un homme si pieux, si bon, m'a honoré; je viens tout simplement demander au patriarche conseil sur une chose...

le moine. — Vous, au patriarche ? Un chevalier... à un moine ?

(Il regarde autour de lui avec inquiétude.)

le templier. — 0 u i L'affaire est assez monacale.

le moine. — Cependant le moine ne consulte jamais le chevalier, même lorsque l'affaire est chevaleresque.

le templier. — C'est qu'il a le privilège de pouvoir faire des fautes; ce qu'aucun de nous ne lui envie. Sans doute, si je n'avais à agir que pour moi seul, sans doute, si je n'avais à rendre compte qu'à moi, qu'aurais-je besoin du patriarche? Mais il y a de certaines choses que j'aime mieux mal faire par la volonté d'autrui que de les bien faire par la mienne. D'ailleurs, je vois bien que la religion est une affaire de parti; et celui qui se croit tout à fait impartial défend cependant son drapeau, même sans le savoir. Puisque cela est ainsi, il faut que ce soit bien.

le moine. — J'aime mieux me taire; car je ne comprends pas bien Votre Seigneurie.

le templier. — Et cependant!... (Voyons bien précisément ce que je veux. Décision ou conseille conseil d'un supérieur ou d'un homme éclairé? ) — Je vous remercie, mon frère, de votre bon avis. Qu'ai-jc à faire du patriarche? Soyez mon patriarche : d'ailleurs, c'est le chrétien que je veux consulter dans le patriarche, et non le patriarche dans le chrétien. — Voici le fait.

Page 1